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Mercredi 7 mai 2025. Le conclave s’ouvre pour élire un nouveau pape. Dès la sortie du métro les gens se ruent vers la place Saint-Pierre, croyants et non-croyants veulent assister à cet événement. Il y a les fidèles, pleins d’espoir, qui guettent l’apparition de leur nouveau pape. Il y a les touristes, ravis d’ajouter une expérience enfumée à leur périple italien. Et puis il y a les badauds romains, qui ne savent pas pourquoi ils sont là. Le Romain non-croyant, lui, regarde ça avec une curiosité amusée, et une pointe de fascination. Toute cette Curie romaine, ce soft power du Vatican, déborde de ses frontières miniatures pour se glisser dans chaque recoin de notre ville.
Se rendre sur la Place Saint-Pierre dans l’attente de la fumée est une expérience singulière en 2025, je n’avais plus vu (peut-être jamais) des gens heureux d’attendre. Qui plus est d’une attente dont la durée nous est inconnue. Les laconiques communiqués du Vatican nous donnent rendez-vous autour des 19 heures, mais sans plus d’informations. Dès les 19h15, nous comprenons tous qu’il va falloir prendre notre mal en patience. Les touristes appellent les restaurants pour annuler leur réservation, les romains parlent fort en fumant des cigarettes. Mais surtout, ils applaudissent à chaque fois qu’une mouette insolente se pose près de la cheminée, affichée sur les écrans géants.
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Le temps passe, par moments un murmure de crescendo circule dans cette foule, une excitation se fait ressentir, puis elle retombe dans un nouveau murmure de decrescendo. Mais de lassitude jamais. Les gens sont heureux d’attendre, ils ont accepté d’attendre. À une ère où nous sommes des impatients, où la frustration devient un réflexe pavlovien, nous refusons le vide, le silence, l’inconnu. Chaque attente déclenche une passion triste : dans la file de la caisse du supermarché, dans celle du comptoir de l’aéroport, ou même dans celle d’un concert où nous devrions trépigner de joie : nous sommes impatients. Et à défaut d’apprécier et contempler, nous quittons le monde dit « Sensuel » en utilisant notre petit rectangle de poche pour entrer dans celui de « Numerica ». Mais ici. Ce soir à Saint-Pierre. Nous regardons tous dans la même direction : la cheminée. Et c’est là que cette attente devient étrange, comme un retour en force de la métaphysique. Cette attente ne se digitalisait pas, elle ne se chiffrait pas, l’heure était incapable de l’expliquer et de la rationaliser. Nous avions tous accepté de suspendre l’attente. Saint-Pierre est hors du temps. Éternelle. Croyants comme non-croyants nous avions partagé une expérience mystique. Nous ne communiions pas au corps du Christ, mais au mystère de l’attente elle-même, une attente sans objet, une attente nue. Peut-être est-ce ça, le dernier sacré possible : pas un sacré de contenu, mais un sacré de forme. Un vide ritualisé dans lequel chacun projette ce qu’il peut : la foi, le folklore, la nostalgie, ou juste l’excuse parfaite de ne rien faire pendant deux heures sans culpabilité.
Après avoir tenu plus de deux heures, les écrans géants s’éteignent au pire moment : lorsque la fumée s’échappe de la cheminée. D’un coup, la foule s’amasse pour avoir le meilleur angle de vue, nous voulons tous voir. Il fait maintenant nuit noire et il est difficile d’y déceler la fumée noire. Mais oui j’en entends bien la confirmation : nera, black, noire, negra, schwarze… Les écrans affichent toujours bleu, mais ce sont des milliers de petits écrans verticaux qui se sont allumés devant moi. Les gens continuaient de s’amasser. Toujours à la recherche du meilleur angle. Toujours à crier qu’elle était noire. Mais personne ne la regardait, cette fumée, tout le monde regardait son petit rectangle de lumière. Et moi non plus, je ne la regardais pas, cette fumée. Je les regardais regarder leur petit rectangle de lumière, qui, lui regardait la fumée. Enfin les écrans géants se rallument et nous confirment bien la noirceur de cette fumée qui s’évanouit dans la nuit.
Il est temps de quitter la place, et nous sommes tous revenus à nous-mêmes : des impatients. Chacun retournera vaquer à son occupation avec un empressement que j’avais déjà oublié en deux heures d’attente. On se bouscule, on veut tous échapper à l’éternité que nous offrait la place Saint-Pierre. Les touristes vont aller se battre pour avoir une table proche du Vatican, il fait faim. Les romains vont se battre dans les bus et les métros. En sortant de la place, j’entends au loin des français râler. Ils ne râlaient pas au sujet de la bousculade en cours. Non, ils râlaient parce qu’ils n’avaient pas bien vu la fumée, à travers leur petit rectangle. Et leurs yeux non plus, d’ailleurs, ne l’avait pas bien vu. Trop concentrés à régler le petit rectangle. Quelle image vont-ils garder de cette expérience ? Les mots d’une amie photographe me reviennent. À propos de ces petits rectangles, elle les surnomme des « cercueils d’images ». La messe est dite.
Initialement publié sur mon blog Medium (aujourd’hui clos) le 8 mai 2025.
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