Cet essai inaugure une nouvelle pratique. Certains des textes que je publierai désormais sont écrits avec l’assistance d’un modèle de langage (Claude, d’Anthropic). Certains seront écrits à la main. Je ne dirai pas lesquels. Ce n’est pas un jeu : c’est le problème même dont je veux parler. Le lecteur est prévenu — et abandonné à son inconfort.
Chez Vilèm Flusser, le « fonctionnaire » (Funktionär) désigne celui qui opère à l’intérieur d’un appareil sans en maîtriser — ni même en questionner — le programme. Le photographe amateur qui mitraille en mode automatique est un fonctionnaire de l’appareil photographique : il croit choisir ses images, mais il ne fait que réaliser les possibilités déjà inscrites dans le programme de l’appareil. Son « désir » photographique est pré-formaté par les options que la boîte noire lui propose. Le fonctionnaire se distingue du joueur (homo ludens) non par son incompétence, mais par son absence de recul : il nourrit l’appareil en données (feedback) qui servent à perfectionner le programme, sans jamais tenter d’en forcer les limites. Il est, au sens strict, un rouage — d’autant plus efficace qu’il se croit libre.
Prof. Vilém Flusser, im Hörsaal der FH Bielefeld, Fotosymposium 1984. - Nitram Regnal - Wikimedia
Voilà comment ça se passe. Je n’ai pas écrit depuis des mois. L’article est là, quelque part — dans mes carnets, dans des notes en vrac, dans des conversations avec des amis qui me demandent “alors, tu laisses tomber ton blog ?”. L’article est partout sauf là où il devrait être : rédigé, publié, lu. Et ce matin, au lieu de m’asseoir devant une page blanche pour faire ce que les écrivains font depuis trois millénaires — aligner des mots dans le bon ordre, phrase après phrase, ligne après ligne — j’ai ouvert une conversation avec une intelligence artificielle et je lui ai dit : “Analyse mes textes existants et rédige-moi les instructions de mon propre style d’écriture.”
Et elle l’a fait.
J’ai relu le résultat. Tout y était. Le goût pour l’anecdote d’ouverture, les phrases courtes qui claquent après les longues, l’auto-ironie structurelle, le glissement du “je” vers le “nous”, les questions rhétoriques en fin de section. Mon écriture, cartographiée, décomposée en paramètres, restituée sous forme de programme exécutable par une machine. J’ai ressenti deux choses exactement simultanées : la reconnaissance — oui, c’est bien moi, ma voix est là, intacte, validée — et l’humiliation de me voir réduit à un jeu de variables par un calcul que je ne maîtrise pas. Existentiellement affirmé et computationnellement catalogué. Dans le même geste.
La honte que j’éprouve en ce moment n’est pas celle de tricher. C’est celle de ne plus pouvoir faire autrement.
La boîte noire et le stylo
Il faut que je pose quelques repères. Flusser — qui n’a jamais touché un ordinateur capable de ce que je décris, mais qui a tout vu venir — distingue trois âges de la technique. Les outils, qui prolongent la main. Les machines, qui remplacent le geste. Et les appareils, qui simulent la pensée. L’appareil photographique ne fabrique pas un objet : il produit une image qui est déjà un concept encodé, une théorie matérialisée en pixels ou en grains d’argent. Ce que le photographe désire, il ne peut le désirer que dans les limites de ce que l’appareil propose. Le programme précède le désir.
Le modèle de langage avec lequel je travaille cet essai est un appareil au sens flusserien du terme. Une boîte noire. J’y entre du langage, il en sort du langage. Entre les deux, une opacité totale — des milliards de paramètres dont ni moi ni ses concepteurs ne pouvons rendre compte exhaustivement. Ce qui en sort ressemble à ma pensée. Ça a mon rythme, mes tics, mes obsessions. Mais ce n’est pas moi qui l’ai produit au sens où l’on produit un texte : lettre par lettre, dans la lenteur du linéaire, dans la résistance de la page blanche qui ne veut rien donner.
Et c’est précisément cette résistance que je refuse.
Ce refus, il faut que je sois honnête, n’est pas d’abord philosophique. Il est d’abord pratique. C’est de la fatigue. C’est un décalage entre la vitesse à laquelle le monde me sollicite et la lenteur que l’écriture exige. C’est la constatation, chaque matin devant le fichier vide, que je peux penser un essai entier sous la douche mais que quelque chose se brise entre la pensée et sa mise en mots séquentielle. La justification flusserienne — l’écriture linéaire est un code épuisé, nous entrons dans l’ère post-historique — ne vient qu’après. Comme un pansement théorique sur une plaie très concrète.
Voilà la première couche du paradoxe : je suis un philosophe de la déprogrammation qui ne fonctionne plus sans programme.
Le temps de qui ?
Mais peut-être que cette plaie n’est pas si concrète. Peut-être qu’elle est elle-même le symptôme de quelque chose de plus profond.
Dans “Reconsidérer le temps”, un texte de 1983, Flusser montre que l’informatisation ne change pas seulement la vitesse du monde — elle en change la structure temporelle. Il distingue trois temps. Le temps mythique des images : circulaire, éternel retour, destin. Le temps historique des textes : linéaire, flèche du progrès ou de la décadence, causalité. Et le temps computationnel des points : un présent qui est un trou noir, où des virtualités se réalisent par hasard, où le futur n’est pas une continuation du passé mais un essaim de possibles qui arrivent de toutes les directions.
Quand je dis que je n’arrive plus à écrire, qu’est-ce que je dis vraiment ? Que je n’arrive plus à penser dans le temps linéaire. Que la forme essai — introduction, développement, conclusion, fil du raisonnement déroulé phrase après phrase du début vers la fin — suppose une structure temporelle que je n’habite plus. Pas par caprice. Pas par paresse. Parce que le monde dans lequel je vis — ce monde de notifications, de fenêtres ouvertes en parallèle, de conversations simultanées avec des machines et des humains — fonctionne dans le temps computationnel. Le présent y est un point d’intensité autour duquel gravitent des virtualités. L’écriture linéaire exige une autre temporalité, celle du fleuve qui coule dans un seul sens. Et ce fleuve, je ne sais plus le remonter.
Flusser le dit avec une cruauté lumineuse : la société informatisée vit sous un “bombardement d’informations” pour oublier l’ennui — celui des intervalles entre les points, ces trous de néant entre deux stimulations. Plus on est bombardé, plus les intervalles se creusent. Plus la vitesse augmente, plus le caractère ponctuel et ennuyeux de l’existence s’intensifie. C’est exactement ce que je vis devant ma page blanche : non pas le manque d’idées, mais l’impossibilité de les étaler dans le temps long de la rédaction, parce que la temporalité ponctuelle dans laquelle je suis immergé ne le permet plus.
L’intelligence artificielle, elle, n’a pas ce problème. Elle n’habite aucun temps. Elle produit du linéaire sans avoir besoin de le vivre. C’est peut-être pour ça que je le lui délègue.
Jouer contre l’appareil
Flusser ne condamne pas les appareils. Ce serait trop simple, et il le sait : critiquer le programme depuis l’intérieur du programme est voué à l’échec, puisque toute critique est récupérée comme feedback, comme donnée supplémentaire qui renforce la programmation. Ce qu’il propose, c’est autre chose. Le jeu.
L’homo ludens — le joueur — est celui qui réalise les virtualités non prévues par le programme. Le vrai photographe, pour Flusser, n’est pas celui qui prend de “belles photos” — ce que l’appareil est déjà programmé pour produire — c’est celui qui force l’appareil à faire ce qu’il ne savait pas qu’il pouvait faire. Jouer contre l’appareil, c’est expérimenter ses possibilités pour y découvrir des combinaisons imprévues — de l’information au sens fort : de l’improbable rendu probable.
Est-ce que c’est ce que je fais ?
La réponse honnête, c’est que je ne sais pas. Quand je nourris Claude de trois articles théoriques, de mes notes en vrac et de mon vécu en direct — quand je lui impose mon style comme un moule et que je retravaille ce qui en sort, itération après itération — est-ce que je joue contre le programme ? Ou est-ce que je suis un fonctionnaire particulièrement sophistiqué de l’appareil, un fonctionnaire qui a l’illusion de la maîtrise parce qu’il a lu les bonnes références ?
Flusser lui-même nous met en garde. Dans “L’art et l’ordinateur”, ce texte de 1984 en français, il décrit les artistes informatiques comme le germe d’une nouvelle conception de la liberté — parce qu’ils programment eux-mêmes leurs appareils, qu’ils obligent la machine à produire de l’inattendu. Mais il ajoute immédiatement que la complexité des appareils rend illusoire toute prétention à l’auto-programmation complète. Nous sommes obligés d’avoir recours aux programmes qui nous sont fournis. La complexité nous dépasse. La vie est trop courte.
C’est exactement ma situation. Je n’ai pas écrit le code de Claude. Je n’ai pas entraîné le modèle. Je ne comprends pas ce qui se passe entre mon prompt et sa réponse. J’utilise un programme dont je ne maîtrise pas l’intérieur pour produire des textes qui interrogent l’emprise des programmes. Et la seule chose que je maîtrise — le style, la direction, l’intention — est elle-même un produit de vingt ans d’écriture dans un environnement numérique qui m’a façonné autant que je l’ai façonné.
Le vertige de la relecture
Je dois vous raconter ce qui s’est passé quand j’ai relu la première version de cet essai.
Ce texte a existé en plusieurs versions. La première était plus courte — un squelette d’environ 1500 mots. Je l’ai lue, et quelque chose s’est produit que je n’avais pas anticipé. Un grand malaise, doublé d’une fascination. Pas le malaise de lire un mauvais texte — c’était un bon texte. Le malaise de ne plus savoir qui l’avait écrit.
Il y avait mes idées. Mes anecdotes. Mon paradoxe. Des phrases qui sonnaient comme moi. Mais aussi des articulations que je n’aurais pas trouvées, des transitions que je n’aurais pas faites, un rythme qui ressemblait au mien sans être exactement le mien — un peu comme entendre sa propre voix sur un enregistrement. Reconnaissable et étrangère.
La question qui m’est venue — et que je n’ai pas pu chasser — c’est celle-ci : est-ce moi, ou la machine, ou Flusser, ou la somme de tous les textes qui ont existé dans la mémoire de ce modèle, qui a écrit cet essai ? Et la réponse, bien sûr, c’est : les quatre. Et aucun. C’est exactement ce que Flusser décrit dans “Deux lectures du monde” quand il parle de la perte de l’objectivité : nous ne sommes plus dans la position d’un sujet qui regarde un objet, nous sommes pris dans un réseau de projections réciproques où chaque point de vue est valide pour qui y est programmé.
Mon point de vue d’auteur est-il encore un point de vue ? Ou est-ce un nœud dans un réseau de programmes — mes lectures, ma formation, mes habitudes cognitives, les paramètres de Claude, les textes de Flusser eux-mêmes — qui se combinent pour produire quelque chose dont personne n’est le sujet ?
Flusser dit que tomber hors du programme — perdre la foi en sa vision du monde — n’est pas du scepticisme. C’est une reconnaissance radicale : chaque point de vue a sa propre validité, et dans ce manque de programme, on peut sauter d’un point de vue à l’autre. L’intersubjectivité se substitue à l’objectivité perdue. Peut-être que ce texte n’est ni le mien ni celui de la machine, mais quelque chose comme de l’intersubjectivité à l’état brut — un dialogue entre des intelligences de nature différente qui produit ce qu’aucune des deux n’aurait produit seule.
Ou peut-être que je me raconte une belle histoire.
L’improbable publication
Il y a pourtant un fait irréductible. Ce texte existe. Il est publié. Après des mois de silence, de page blanche, de projets avortés, quelque chose est sorti. Est-ce la seule chose qui compte ?
L’information, chez Flusser, c’est l’improbable rendu probable. C’est ce qui brise la tendance du monde à retourner au bruit, à l’indifférence, au silence. Un texte qui reste dans les carnets, quel que soit son génie, a une valeur informationnelle nulle — il n’a pas quitté la virtualité. Un texte publié, même imparfait, même partiellement généré par une machine, a créé de l’information. Il a arraché quelque chose au néant.
Est-ce que le moyen importe ?
Flusser dirait non. Ce qui compte, c’est la lutte contre l’entropie, la production de l’improbable, la fabrication de valeurs par le dialogue. Et ce texte est bien le produit d’un dialogue — un dialogue étrange, asymétrique, entre un philosophe fatigué et une boîte noire, mais un dialogue tout de même. Le genre de dialogue que Flusser, dans “Programme”, appelle de ses vœux : un réseau télématique dialogique où les valeurs se fabriquent collectivement. Il pensait à des humains en réseau. Nous avons des humains en réseau avec des machines. La structure est la même. La nature des interlocuteurs a changé.
Mais je me méfie de ma propre facilité à trouver des justifications flusseriennes pour ce qui pourrait n’être qu’une capitulation.
Post-histoire, post-philosophe
Je n’ai pas terminé mes études de philosophie. Je n’ai pas lu tous les classiques. Je n’ai pas de diplôme qui m’autorise à me présenter comme philosophe. Ce qui m’autorisait — ce que je m’étais construit comme preuve d’existence philosophique — c’était l’écriture. Écrire des essais, les publier, recevoir des retours qui confirmaient que oui, cette pensée tient debout, cette voix a quelque chose à dire. L’écriture était mon acte de légitimation. Pas un diplôme, pas une chaire, pas un comité de lecture — un geste répété, public, vérifiable. J’écris donc je suis philosophe.
Et j’ai perdu ce geste.
Des mois sans publier. Des mois où la pensée continue mais où rien ne sort. Rien de linéaire, rien d’achevé, rien de public. Si philosopher c’est écrire, alors je ne suis plus philosophe. La page blanche n’est pas un accident de parcours : c’est une crise identitaire.
Flusser, encore une fois, éclaire la crise mieux que quiconque. Dans “Se faire des idées”, il décrit la progression de l’abstraction humaine : des outils tridimensionnels du paléolithique aux images bidimensionnelles de Lascaux, puis aux textes linéaires de Mésopotamie, et enfin aux points zéro-dimensionnels de la computation. Chaque étape est un arrachement au monde concret — et chaque étape produit une nouvelle forme de pensée. L’écriture linéaire a produit la philosophie telle que nous la connaissons : argumentation séquentielle, dialectique, démonstration. La computation, elle, produit autre chose. Quoi exactement, Flusser ne le sait pas. Mais il sait que l’homme qui en émerge n’est plus l’homo faber — celui qui fabrique — mais l’homo ludens — celui qui joue. Et il ajoute une phrase extraordinaire : cet homme “se lève pour la deuxième fois”.
Post-histoire. Post-écriture. Post-philosophe ?
La question me glace et me fascine. Si le code linéaire s’épuise — si l’écriture comme mode de pensée touche à sa fin historique — alors le philosophe qui ne peut plus écrire n’est pas un philosophe en échec. C’est un philosophe en transition. Ou un fonctionnaire qui se raconte une histoire de transition. Les deux hypothèses sont ouvertes. Et c’est dans cet écart que tout se joue.
La computation de soi
Il y a un moment dans “Le vivant et l’artificiel” où Flusser pose la question avec une brutalité que je ne peux plus esquiver : “Nous savons toujours, si peu soit-il, que quant à nous, nous sommes vivants, quoique nous simulions ces simulations. Peut-être les hommes à venir ne le sauront-ils plus.”
Quand j’ai lu les instructions de style que Claude a générées à partir de mes textes, j’ai su que j’étais vivant. Il y avait une différence — infime mais absolue — entre ce que la machine décrivait et ce que je suis. Le programme capturait les patterns, pas l’intention. Il décrivait le “comment” de mon écriture, pas le “pourquoi”. Mais cette différence, je ne pourrais pas la prouver. Pas formellement. Pas computationnellement. Elle existe dans l’écart entre le modèle et le vécu, dans ce que Flusser appelle les intervalles — ces trous dans la mosaïque ponctuelle du monde informatisé, où se glisse le néant, l’ennui, et peut-être la liberté.
Suis-je un homo ludens ? Peut-être. Peut-être que le geste même d’écrire cet essai — un texte qui utilise le programme pour interroger le programme, qui assume sa propre fabrication assistée comme sujet philosophique — est une forme de jeu. De ce jeu qui, selon Flusser, est la seule chose qui nous sépare du néant dans un monde post-historique.
Mais peut-être aussi que je me raconte une histoire. Que la honte du matin — ne pas réussir à écrire sans machine — est le signe non pas d’un jeu, mais d’une fonctionnarisation achevée. Que mon refus du linéaire n’est pas un dépassement post-historique de l’écriture mais un simple symptôme de l’économie de l’attention qui m’a reformaté le cerveau. Que je ne joue pas contre l’appareil : je joue dans l’appareil, et la sensation de liberté fait partie du programme.
Ce texte a été produit dans cette indécision. Il a existé en plusieurs versions, chacune un peu plus proche de quelque chose — mais de quoi ? De ma pensée, ou de ce que le programme a appris à faire ressembler à ma pensée ?
Je ne sais pas de quel côté il tombe.
Et c’est peut-être ça, l’intervalle.
Mais il y a une chose dont je suis sûr. Si philosopher ne peut plus être écrire — si le code linéaire est vraiment épuisé — alors il faut chercher ce que philosopher fait. Non plus la philosophie comme texte, mais la philosophie comme acte. Comme performance. Comme geste qui transforme le monde en se faisant, indépendamment du médium qui le porte. C’est la piste que je veux suivre. C’est le prochain essai.
