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Texte

Le selfie, ou le renoncement

12 juin 2026

« La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre. […] Est-il permis de supposer qu’un peuple dont les yeux s’accoutument à considérer les résultats d’une science matérielle comme les produits du beau n’a pas singulièrement, au bout d’un certain temps, diminué sa faculté de juger et de sentir ce qu’il y a de plus éthéré et de plus immatériel ? »
Charles Baudelaire, Salon de 1859.

Baudelaire a raison de poser la question et tort sur ce qu’elle menace. Il croit que la photographie va nous faire perdre le goût du beau, atrophier l’organe esthétique, ramener l’art au niveau de la servante qui pose pour le daguerréotype du dimanche. Vieille querelle. La poésie contre la machine, le sublime contre le procédé, le génie contre le bouton. Il se trompe d’objet. Ce n’est pas notre faculté de sentir le beau que la photographie va éroder, c’est quelque chose de plus bête et de plus grave : notre faculté d’être là où nous sommes. Il ne pouvait pas le voir. En 1859, on photographiait le monde, les cathédrales, les morts, les nourrissons sur les genoux maternels. On ne se photographiait pas soi-même, seul, le bras tendu. Il manquait à Baudelaire l’objet qui allait donner raison à sa peur en la déplaçant : le selfie.

Je voudrais le prendre au sérieux, ce selfie. Pas le mépriser, pas en faire le symptôme commode de la jeunesse narcissique, ce serait trop facile et je n’achète pas. Je voudrais le penser comme un acte de langage. Parce que c’en est un, et un inédit : pour la première fois dans l’histoire de l’espèce, une technique nous permet de figurer notre propre corps, de le reproduire, de le diffuser. Nous sommes devenus nos propres signes. D’habitude, quand je parle, je reste de ce côté-ci de l’énoncé : je suis le locuteur, j’émets des signes, et le monde est ce dont je parle. Le selfie fait passer mon corps de l’autre côté, du côté du message. Je ne suis plus seulement celui qui désigne, je deviens la chose désignée, à la fois signifiant et signifié, l’émetteur et le mot. Jusqu’au smartphone, pour dire ma joie ou mon mal, je n’avais que les mots. Maintenant je peux sourire ou pleurer à l’objectif et le montrer au monde. Le corps n’a jamais été aussi bavard.

Selfie, rue de Rome, soir de match. Fonction expressive : la joie, drapeau à l’appui. Référentielle : Rome, une pizza à la main, la France qui gagne (ou perd, je ne sais plus, ça n’a jamais été la question je suis un footix). Conative : regardez comme ma vie est une fête. Phatique : coucou, je vis. Poétique : la bouche en cœur n’est pas un accident.

Le selfie parle

Roman Jakobson distingue six fonctions du langage, et rien n’interdit d’y ranger les selfies comme on trie des cartes. L’expressive : mon état, épuisé, radieux, amoureux. La conative : regarde-moi, like-moi, réponds-moi. La référentielle : j’étais là, devant ce monument, à cette heure. La phatique : je suis encore là, je publie donc je tiens le fil. La métalinguistique, plus rare, le selfie qui parle du selfie, l’ironie au second degré. Et la poétique, le selfie travaillé pour sa forme, sa lumière, son grain. Le plus troublant, ce n’est pas qu’on puisse les distinguer, c’est qu’une seule image les porte presque toutes en même temps. Un selfie dit, d’un même geste : je vais bien, regarde-moi, c’était à Rome, je suis encore vivant, et tâche de trouver ça beau. Un énoncé minuscule et bavard, qui profère six choses à la fois sans en formuler aucune. Ça fonctionne. C’est même élégant.

Et il ne dit ces choses que par contraste. Saussure nous l’a appris pour les mots, ça vaut pour les images : un signe ne signifie pas en lui-même, il signifie de ne pas être les autres. La nuit n’est nuit que contre le jour. Le selfie « authentique » n’a de sens que contre le selfie mis en scène, le naturel contre le filtré, le spontané contre le posé. Tout un système d’oppositions, et chaque image y prend sa valeur d’y trancher.

J’ai un selfie. Je l’ai pris il y a deux ans, je crois, dans une rue de Rome, la lumière était basse, j’avais l’air content sans forcer. Je l’aime bien, ce selfie. Passez-le à la grille : expressif (je vais bien), référentiel (Rome, fin d’après-midi), un peu poétique (la lumière). Il parle. Il tient. Voilà un langage neuf et il marche.

Hébé.

Le selfie ment

Parce que ce langage, dès qu’on le crédite, se retourne. Il ne me sert pas, il me prend.

Lacan d’abord. Le stade du miroir : l’enfant se reconnaît dans son reflet et s’identifie à cette image unifiée alors qu’il est encore, à l’intérieur, un chaos moteur. Le reflet lui ment une cohérence qu’il n’a pas, et ce mensonge est constitutif, c’est par là qu’il se croit un. Le selfie prolonge le miroir indéfiniment. Combien de prises, déjà ? Trois, dix, on efface, on recommence, on choisit. Cette illusion de contrôle sur sa propre image, c’est le miroir qui n’en finit pas. Et l’image, on la veut vue. On ne prend presque jamais un selfie pour soi seul. On le veut liké, commenté, validé. Le selfie est un appel au regard de l’Autre, et comme tout désir adressé à l’Autre, il ne se rassasie pas. La prise est toujours insuffisante. Mon image ne coïncide jamais avec ce que j’attendais, ni avec ce que je me prête de moi, ni avec ce que je crois que l’Autre attend. Objet cause du désir : le manque qui me fait recommencer, encore, sans fin.

Et voilà le vrai paradoxe. L’Autre, ce miroir où je quête ma validation, je ne le commande pas, je ne le commanderai jamais. Son regard ne m’obéit pas. Alors je me rabats sur ce qui me reste sous la main, mon reflet, et je le retouche dans l’espoir d’y forcer le regard que je ne peux pas forcer. Je modifie l’image faute de pouvoir modifier l’Autre. C’est de la mauvaise foi pure, au sens le plus sartrien du terme : je m’active fébrilement sur ce qui dépend de moi, le filtre, l’angle, la dixième prise, précisément pour ne pas voir que l’essentiel, le regard d’en face, ne dépendra jamais de moi.

Selfie au miroir-mosaïque. Fonction expressive : me voici. Référentielle : enfin, des bouts de moi, répartis sur une grille que je n’ai pas choisie. Conative : regardez-moi (lequel ?). Métalinguistique : Lacan jurait que le miroir me rendrait un. Celui-ci me rend en quarante carreaux. C’est plus honnête. Poétique : et je trouve ça beau, ce qui est exactement le reproche de Baudelaire.

Flusser ensuite, et c’est une autre aliénation, qu’il ne faut pas confondre avec la première. Lacan me vole par l’Autre. Flusser me vole par l’appareil. Une technique de communication n’est jamais neutre, elle programme celui qui l’emploie. Le photographe, dit-il, est un fonctionnaire de l’appareil : il croit créer, il exécute des possibilités déjà inscrites dans le dispositif. Diaphragme, obturateur, et aujourd’hui l’interface, les filtres, les formats imposés, le carré, le vertical,
et derrière, l’algorithme qui décide de ce qui sera vu. Mon selfie de Rome, ma belle lumière basse, mon air content sans forcer : pré-programmé. Le cadrage que je croyais mien, la pose que je croyais ne pas faire, tout ça m’attendait dans la machine.

Le selfie est donc deux fois déterminé. Volé par l’Autre, exécuté par l’appareil, et par moi-même qui tient l’appareil. Et c’est ici, sur ce sol-là, qu’il faut oser une critique du mot que tout le monde brandit comme une vertu : l’authenticité. On le dit galvaudé. C’est trop doux. Galvaudé, un mot l’est par l’usure, à force de passer dans trop de bouches. Celui-ci, nous ne l’avons pas usé, nous l’avons prostitué : nous l’avons mis au travail, sommé de produire à heure fixe, sur commande, la preuve que nous serions vrais. On ne porte plus l’authentique, on le livre.

Et le scandale n’est pas moral, il est logique, et c’est ce qui le rend imparable. « Authentique » n’est pas devenu faux par notre faiblesse. Il est structurellement impossible dans un acte deux fois programmé. Demander à un selfie d’être authentique, c’est demander à un geste exécuté de n’avoir pas été commandé. La sincérité n’y peut rien : le plus sincère des selfies reste un selfie, c’est-à-dire une image produite pour un regard, dans un appareil qui l’attendait déjà. On ne peut pas être authentique dans le selfie, non par défaut de cœur, mais par construction. Le vrai n’est pas mal habité ici, il n’a pas de place où loger.

Et voilà pourquoi il n’y a pas de selfie réformable. C’est important, je m’arrête dessus. Toutes les portes de sortie qu’on nous vend, le non-filtré, le candid, le « vrai moi sans maquillage », le selfie body-positive, le selfie de vulnérabilité larmes au bord des cils, ce sont des réformes qui rouvrent toutes sur la même pièce.
Le selfie « sans filtre » est encore un choix de filtre, le zéro. Le candid est la pose la plus travaillée, celle de ne pas poser. Chaque tentative de sauver le selfie épaissit ses murs. Il n’y a pas de bon selfie qui rachèterait les mauvais. Il y a le selfie, et sa double détermination, point.

Selfie, Thanksgiving, Cape Cod. Fonction expressive : le sourire poli de celui qui a hâte de passer à table. Référentielle : une grande tablée, des assiettes pleines que personne n’a encore touchées, l’Amérique. Conative : voyez comme je suis bien entouré et aux US. Phatique : au fond, quelqu’un lève déjà son téléphone, on se répond d’un bout à l’autre de la pièce. Poétique : nature morte.

Le selfie embaume

Nous sommes collectivement des exhibitionnistes de cadavres.

Barthes, qu’il faut bien finir par nommer, puisque je le citais sans le dire en parlant de « ce qui a été ». La Chambre claire. La photographie, dit-il, c’est le « ça-a-été », l’attestation têtue que la chose a été là, devant l’objectif, à un instant qui n’est plus. Et devant l’appareil, écrit-il, « je ne suis ni un sujet ni un objet, mais un sujet qui se sent devenir objet ». Dès qu’il se sait regardé par la lentille, il se constitue en train de poser, il se falsifie. La photographie est pour lui un retour du mort, un spectre, la Mort plate.

Le selfie radicalise Barthes au-delà de ce qu’il aurait supporté. Chez lui il y a encore un photographe tiers, un opérateur, quelqu’un en face. Dans le selfie il n’y a plus personne en face, parce que je suis à la fois celui qui pose et l’objectif. Je me falsifie tout seul. Je suis mon propre embaumeur. Je me suicide.

Et alors ce que je fais, quand je remplis mon téléphone de moi, ce n’est pas garder des souvenirs, c’est produire des cadavres. La photo est un cadavre du moment. Chaque selfie est un instant tué net, fixé, et qu’on fait défiler ensuite comme s’il vivait encore. Un cimetière serait honnête, lui : il dit les morts morts, il les couche, il les date. Instagram fait l’inverse. Instagram anime les cadavres, les fait sourire, les empile dans un feed qui se prend pour une fête. Les filtres sont du maquillage sur le mort, de la thanatopraxie. « Il y a un an aujourd’hui » est une exhumation qu’on vous notifie avec un petit cœur. Le scroll n’est pas un souffle, c’est une apnée dans le déjà-passé. On n’enterre pas nos instants, on les empaille. Un jour lors d’une conversation passionnante sur le numérique, mon amie photographe, Flore, m’a dit à propos du smartphone : c’est un cercueil d’images.

L’objet est devenu intenable. Le langage qu’on créditait tout à l’heure, le beau petit acte dense et élégant, est une machine à m’exiler de moi, vers l’arrière dans l’archive et vers l’avant dans le regard que j’attends. Entre les deux, écrasé, il n’y a plus de place pour personne.

Le souffle

Alors où est-il, ce que Baudelaire appelait l’éthéré, et que je n’appellerai pas le beau, mais autrement ?

Je vais le dire mal, et tant pis, parce que bien le dire serait déjà le trahir. L’authentique n’est pas perdu dans l’image. Il n’y a jamais été. On l’a cherché là où il ne pouvait pas être. Il n’est pas non plus dans l’archive du « ça-a-été », ni dans la virtualité du like à venir. Il n’est pas un troisième temps qu’on ajouterait aux deux autres, le présent comme case manquante du schéma. Ce serait encore une prise. L’authentique, c’est le souffle que j’ai maintenant, et qui ne se photographie pas, ne s’archive pas, ne se poste pas. Aucune image ne le tient parce qu’il n’est de la nature d’aucune image.

Le Tao dit (chapitre 48) : 為道日損, pratiquer la voie, c’est diminuer chaque jour. Soustraire. Le selfie est l’exact contraire : pure accumulation. Multiplier les prises, empiler les likes, ajouter les filtres, recommencer. On perd l’authentique non par manque d’effort mais par excès de production de soi. On le performe au lieu de le lâcher. Le mal n’est pas qu’on mente sur l’authentique, c’est qu’on le fabrique, et que tout ce qui se fabrique n’est plus lui. L’authenticité n’est ni un moyen, ni une fin. Elle nous échappe constamment.

Je ne vais pas vous dire de renoncer au selfie. Ce serait une morale, et une morale est encore une pose, celle du sage qui a renoncé. Je vais vous dire autre chose, qui est presque le contraire. Le selfie était déjà un renoncement. À chaque fois que je tends le bras, je renonce à l’instant pour en faire un cadavre que je montrerai. La seule façon d’échapper au selfie n’est pas d’en faire un meilleur, ni de le faire mieux, c’est de ne pas tendre le bras. Et ça ne se décide pas, ça ne s’arrache pas par volonté, sinon c’est encore un selfie, le selfie de celui qui n’en fait plus. Ça tombe tout seul, le jour où le geste a perdu sa nécessité. Et si je me prends les pieds dans le tapis de Saussure, tout l’intérêt de ce texte réside dans le fait que le selfie existe.

Selfie avec ma nièce. Fonction expressive : le rire, le vrai, celui qui ferme les yeux. Référentielle : un dimanche, une nièce, un cœur en paillettes. Conative : attendrissez-vous. Phatique : regardez, je sais aimer. Poétique : le seul selfie où je ne pose pas, donc le plus posé de tous.

Le dispositif

Vous avez fait défiler cinq fois mon visage en lisant ces pages. À chaque fois, j’avais pris soin de coller dessous la petite grille, l’expressive, la conative, la référentielle, le jeu. Vous avez peut-être souri. C’était le but. On range les selfies comme des cartes, c’est amusant, et ça donne l’illusion qu’on les maîtrise, puisqu’on sait les nommer.

Sauf qu’étiqueter n’est pas un geste innocent, tout dépend de ce qu’on étiquette. On met une légende sous une œuvre. On met aussi une étiquette au gros orteil des morts. Ces cinq grilles que vous avez trouvées drôles, relisez-les : ce sont des fiches d’autopsie. À chaque fois j’ai nommé, fonction par fonction, les organes d’un cadavre.

Reprenez n’importe laquelle des cinq. Le type a l’air d’être là. Il n’y est pas. Le présent qui a fait ces images, le souffle qui a tendu le bras un soir de match, qui a ri devant sa nièce, qui a braqué l’appareil dans l’ascenseur, vous ne le verrez jamais, et moi non plus. Il n’est plus là pour personne. Ce ne sont pas des preuves de moi. Ce sont des preuves de son absence.

Je ne suis pas, je dois l’avouer, un grand amateur de selfies. J’en ai peu. Je pensais que ça affaiblirait la démonstration, que j’aurais dû aller en chercher des milliers ailleurs, des plus likés, des plus criards. Je crois maintenant que c’est l’inverse. Si même mes rares images, celles où je jurais ne pas poser, sont déjà vides du souffle qui les a faites, alors je n’ai rien à dire de plus sur celles des autres. Ils le savent déjà. Nous le savons tous, c’est pour ça qu’on recommence.

Baudelaire avait peur qu’on perde la faculté de sentir ce qu’il y a de plus immatériel. Il avait raison. Sauf que ce n’est pas le beau qu’on perd à se photographier sans fin. C’est le présent. Et le présent, justement, est la seule chose qui n’ait jamais posé pour personne.

Selfie d’ascenseur. Fonction expressive : le visage de celui qui se trouve, là, plutôt réussi. Référentielle : un ascenseur, un badge de festival, un vrai appareil photo dans les mains. Conative : prenez-moi au sérieux, je suis beau non ? Phatique : le miroir, toujours le miroir. Poétique : un appareil fait pour saisir le monde, et je le braque sur un miroir d’ascenseur, y’a un mood Vogue non ?

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Publié le 12 juin 2026.

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