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Meta Quit 3 : la république spéculaire

29 septembre 2025

Troisième et dernier épisode de cette série d’essais sur mon expérience du « Meta Quit ». Après avoir exploré ensemble comment le digital refaçonne nos conversations intimes par les interfaces des messageries, et, comment l’extractivisme du réel modifie notre représentation du monde — je vous propose aujourd’hui de questionner notre engagement public et politique sur ces plateformes.

Image générée par IA

Dans mes années lycée, alors que comme tout jeune je cherche à construire et affirmer une forme d’identité politique, j’avais fait de la critique de la Chine communiste un de mes cheval de bataille. Pourquoi ? Je suis d’origine vietnamienne, et plus précisément du Sud Vietnam, territoire républicain allié des Américains. J’ai grandi contre l’Asie Rouge, et me positionner contre la tête de gondole de celle-ci : le Parti Communiste Chinois, était un geste qui me permettait d’affirmer mes origines asiatiques et une vision de l’Asie. J’en suis depuis revenu, sans non plus tomber dans un nihilisme cautionnant, je crois désormais en avoir une pensée critique plus établie, légitime, et qui surtout n’est plus un constitutif de mon identité, et disons-le, produit d’un effet social.

De ce temps où il me paraissait important de « critiquer » publiquement la Chine communiste je n’en ratais jamais une occasion. En fouillant mes données Facebook et Instagram, je suis tombé sur des posts que j’ai pu relayer au sujet des Ouïghoures. Entre 2020 et 2021, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann était particulièrement actif et est devenu une tête de proue militante à ce sujet. Actif à la fois dans son activité de parlementaire et dans les médias, et il n’a pas manqué de lancer de nombreuses campagnes d’informations et de sensibilisations sur les réseaux sociaux, et j’y ai participé comme des milliers d’autres. Je me devais de l’afficher, d’être derrière cette cause et de m’indigner à ce que des frères humains puissent vivre une telle tragédie. Mais soyons honnête, le faisais-je par humanisme ou par narcissisme ?

L’algorithme comme catalyseur des passions-tristes

Dans sa théorie des affects, Spinoza mettait un accent particulier à ce que tout un chacun puisse entretenir son conatus, c’est-à-dire l’effort pour persévérer dans son être. On peut le décrire comme cette force vitale que nous avons en nous, et qu’il faut savoir soigner, nourrir et affirmer pour atteindre sa puissance d’être. Dans ce conatus Spinoza distinguait deux catégories d’affects : les joyeux (joie, amour, espoir quand il mène à l’action etc.) et les tristes (tristesse, haine, peur, indignation, envie etc.). Les premiers augmentent notre puissance d’être alors que les seconds la diminuent. En m’indignant digitalement du sort des Ouïgoures, n’étais-je pas en train de diminuer ma puissance d’être ? Sans entrer dans les détails du spinozisme, l’indignation est donc dans la catégorie des passions-tristes, mais elle est un affect de second degré car y intervient la médiation de l’imagination. Si dans la rue j’assiste à la scène d’un homme bousculant à dessein une personne sans-abri, je vais probablement m’indigner et haïr le « bourreau » du moment. Mais toute cette énergie a-t-elle augmentée la puissance de mon être, est-ce que cette indignation a conduit à rendre la justice ? Bien sûr que non. Je n’étais là que dans un espace public à exécuter un attendu sociétal. Je me projetais un Moi idéal qui respecte une convention sociale, d’où l’intermédiation de l’imaginaire, écran entre le réel et mon entendement. Par mon indignation la vie du sans-abri n’en sera pas meilleure, et celle du coupable pas plus mauvaise, et je n’ai pas agi pour en changer le cours. L’on voit déjà par cet exemple le côté pernicieux d’une passion-triste dans le monde sensuel, mais qu’en est-il dans le monde digital sous le règne des algorithmes ? Se pose alors de nombreuses questions sur ce qu’ils nous veulent, leurs intentions et l’impact de leur intermédiation.

S’indigner sur Facebook ou Instagram ne serait-ce pas une passion-triste au troisième degré ? Car je m’indigne de ce que l’algorithme m’a sélectionné pour que je m’indigne. Alors que je vois un énième influenceur croulant sous les signes extérieurs de réussite sociale, ne suis-je pas envieux ? Envieux de ce que l’algorithme m’a sélectionné pour que je sois envieux. Alors que je vois la photographie déchirante d’un enfant amaigri par la famine, n’ai-je pas de la pitié ? Ai-je de la pitié parce que l’algorithme me l’a sélectionné ? N’ai-je pas honte, lorsque juste après l’enfant amaigri, s’affiche la photographie d’une jeune femme en maillot de bain et que mon regard se concentre sur les zones propres à la reproduction ? Je vous dis que j’ai honte, mais peut-être qu’au fond l’algorithme voulait me rendre envieux ou jaloux. Ce n’est pas un bug de l’algorithme, envie, pitié, honte, peu importe — pourvu que ça nous diminue tout en nous gardant captifs.

Pour en revenir à l’indignation que j’exprime en agissant ainsi : republier un post informatif sur la cause Ouïghoure. Cette action m’emplie d’orgueil, celui d’avoir bien agi, de renforcer mon identité en chantier, d’afficher un engagement politique et de le faire voir. Je suis identifiable ainsi, oui Pierre-Marie est ce vietnamien dont la famille s’est exilée en Occident suite à la vague communiste, aujourd’hui Pierre-Marie a de bonnes raisons de critiquer le Parti communiste Chinois et de s’affirmer dans son identité par cette action. Mais est-ce que la republication de ces informations a-t-elle réellement changé le sort des Ouïghoures ? À ma connaissance non. L’on pourrait me rétorquer qu’à l’époque d’une société massifiée politiquement, il est nécessaire de faire porter certaines informations à la connaissances des autres, et qu’il est aussi sain qu’un espace tel que celui des réseaux sociaux nous permette à tous de nous exprimer. En somme faire de la politique. Et je vous répondrai par une question : peut-on vraiment faire de la politique sur les réseaux sociaux ? Est-ce que l’algorithme, comme catalyseur de passions-tristes et quelques inputs (like, commenter, partager) n’est-il pas au fond une illusion de la politique ?

Une république du miroir

En physique il existe deux types de reflet : le reflet diffus et le reflet spéculaire. La distinction entre les deux se fait par la « qualité » de la réflexion. Le premier renvoie la lumière qu’un objet reçoit, de manière diffuse et multidirectionnelle. C’est un phénomène physique qui nous entoure constamment et qui nous permet de distinguer les objets. Le reflet spéculaire quant à lui renvoie la lumière en une seule et même direction, c’est d’ailleurs un type de reflet qui n’existe que rarement à l’état de nature et nous avons créé un objet qui l’incarne parfaitement : le miroir.

Selon les psychanalystes, la dimension spéculaire est un axe constitutif de notre image et de notre Moi, c’est ce qu’ils appellent « le stade du miroir ». Celui-ci commence par notre reflet vis-à-vis de l’Autre : par son regard, ses expressions et ses mots, nous commençons à développer une image unifiée de nous-mêmes : à la fois sur le plan de l’âme comme du corps. Enfin, l’enfant rencontrera un jour un miroir dans lequel il verra son reflet, cette rencontre avec son corps est fondamentale, elle permet d’en constater une image unifiée. Ce support de l’âme — éternelle ou non, là n’est pas la question — en est également un reflet. Comme toute matière nous allons travailler ce corps mais également cette âme, Moi, et qui passe son temps à nous échapper. Nous savons qu’elle est contenue en le corps, voilà notre seule certitude dans l’existence. Mais alors, peut-on déployer d’une manière ou d’une autre notre Moi dans un espace numérique, qui par définition ne peut contenir les corps ? Ce qui est certain, c’est qu’en l’état de nos technologies nous pouvons en déployer des manifestations : une photographie, une vidéo, une opinion etc. Mais jamais dans son unité totale. Dans le stade du miroir « sensuel » l’image se construit comme un tout unifié et unique, à la fois par la confrontation de notre reflet sur un miroir mais également le regard d’autrui. Ce sont les deux reflets fondamentaux de la constitution de notre Moi, l’un spéculaire (le miroir) et l’autre diffus (l’Autre). Mais alors quand est-il dans le monde digital ?

À l’image du smartphone qui en est aujourd’hui la principale passerelle : l’écran éteint j’ai un reflet spéculaire de mon visage, allumé il me produit de la lumière, et en tant qu’objet il me renvoie des reflets diffus qui me permettent de le distinguer. Plus fort encore qu’un miroir équipé d’une lampe derrière la vitre, le smartphone peut même imiter ou simuler un reflet spéculaire. Qui ne s’est jamais remaquillé ou recoiffé grâce à la caméra de son téléphone ? Cette capacité à encoder et simuler rend le reflet digital bien plus complexe, ni diffus ni spéculaire. Pour revenir à la constitution du Moi, le reflet digital n’est ni diffuseur d’identités, ni simple miroir. Il procède d’un art autrement plus sophistiqué : un reflet composite, modulable, algorithmique. Ici, l’image de soi se recompose à l’infini : elle flotte, se fragmente, s’assemble selon la logique des plateformes, jongle avec ses multiples avatars, glisse d’une émulation à l’autre, d’une simulation à l’autre. Ce reflet-là n’a plus l’unicité du miroir, ni la dispersion rassurante du diffus ; il fluctue, se laisse travailler par la lumière froide du calcul, laisse filtrer autant qu’il camoufle, jamais totalement achevé, ni tout à fait possédé. C’est un écho dédoublé, fusionné et démultiplié, où l’on tente de saisir une unité, déjà emportée dans le manège infini des interactions.

Ce reflet composite cache un piège fondamental : il nous fait croire que nous dialoguons avec l’altérité alors que nous ne faisons que converser avec des versions algorithmiquement optimisées de nous-mêmes. Les réseaux sociaux nous donnent l’illusion d’une agora digitale tout en nous enfermant dans un monologue narcissique déguisé. Chaque interaction, like ou commentaire, n’est en fait que l’écho d’une image que nous portons et reproduisons, jamais une confrontation réelle avec l’altérité. Et quand bien même celle-ci arrive lors de « débats » qui frisent plutôt à la joute d’insultes, nous pouvons agir comme un bon consommateur : nous arrêtons, soit par le fait de quitter ou alors de canceled. Cette mobilité induite par le digital empêche la fertilité d’un dialogue et donc de la démocratie, car celle-ci a besoin de citoyen pour fonctionner, et non de bourgeois-consommateur. Or, comme le rappelait Hannah Arendt, la politique naît précisément de la confrontation à l’altérité véritable, du dialogue entre des êtres différents. Il s’agit d’une mise en commun, de transformer l’autre et d’accepter d’être soi-même transformé. Chose impossible lorsque notre principal interlocuteur est notre propre image, façonnée et filtrée par les algorithmes. De là émerge une nouvelle forme de bourgeoisie arendtienne, qui chez elle n’est pas réduit au statut économique : il s’agit d’un individu qui se retire dans le monde privé et la gestion de son confort, un agent véritablement libéral et qui est incompatible avec la politique dans son définition la plus noble, les Affaires Publiques. Du bourgeois arendtien post-moderne, nous pouvons ajouter qu’il se soucie d’autant plus de son image et sa sécurité identitaire. Ainsi, loin d’être une simple métaphore technologique, ce reflet composite et monologuant participe à la disparition progressive du « politique » tel que le conçoit Arendt, creusant l’impossibilité d’un dialogue public véritable, et creusant la fracture entre l’homme spectacle et le citoyen actif.

De quoi cette mort du citoyen est-elle le produit ? Par sa capacité de simulation, le digital n’est-il pas en train d’atomiser notre sens politique pour mieux l’avaler ? Nous nous contentons aujourd’hui d’être des spectateurs de cette république spéculaire qui n’est que le reflet aseptisé de notre Moi et du Réel. Ainsi sont les « feed » des réseaux sociaux, du gavage calibré d’informations digérées dont l’intérêt est de nous garder captif. Par leurs savants calculs les algorithmes nous exposent tantôt à des reflets spéculaires, tantôt diffus, parfois les deux. Nous enfermant peu à peu dans une bulle qui n’est en fait qu’une nouvelle forme de servitude. Cette agora privatisée nous n’en connaissons pas les règles, or si tout débat doit être encadré nous devons en connaître le cadre, et même pouvoir en débattre. Aspirés par les passions-tristes, nous nous vidons de notre force individuelle comme collective, captif d’une agora dans laquelle même une engueulade n’est qu’au fond performance et simulation. Par mon Meta Quit j’ai quitté cette Cité digitale, un exil choisi. En voilà la synthèse poétique et romantique, en réalité je n’ai fait qu’exercer mon droit de consommateur. Mais pour errer où ? Dans un web complètement privatisé, il faut peut-être savoir le quitter pour exercer de nouveau notre citoyenneté, avoir le courage de s’affronter parole contre parole, corps à corps. Ainsi, je crois, nous serons mieux préparés à cette ère digitale. Nous devons de nouveau apprendre à Être : digitalement, corporellement, et savoir anticiper les interférences digitales qui au mieux polluent mais au pire colonisent notre monde sensuel, nous sommes à un seuil politique et devons apprendre à l’habiter. Nous ne sommes plus ni totalement dans le corps, ni totalement dans le non-corps. Du fait qu’il sait tout simuler et imiter, le digital ne peut peut-être pas se penser par une négation, ce qu’il n’est pas, mais comment penser quelque chose qui semble dépasser notre entendement ? Existentiel comme collectif.

Nous sommes devenus des militants de canapé, des performeurs, caressant de nos imaginaires une certaine idée de la politique sans jamais mettre les pieds dedans. Quel peut être le Grand Soir sans batterie pour en faire des story ?

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Publié le 29 septembre 2025.

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