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Meta Quit épisode 1 : “Chez Meta, avons-nous le droit à la parole ?”

29 septembre 2025

Certaines expressions ou maximes populaire recouvrent en elles une profonde sagesse ancrée dans notre inconscient collectif. Souvent galvaudées, nous les utilisons régulièrement dans une logique fonctionnelle et illustrative, mais rarement comme point de départ d’une réflexion plus large sur une expérience. Récemment une d’entre-elle m’est revenue en pleine face et a pris tout son sens : « Les paroles s’envolent alors que les écrits restent ».

Représentation de Mark Zuckerberg avec une robe de greffier américain - Image générée par IA.

Délégation de l’acte d’écriture

En cette nouvelle année j’ai pris la décision de quitter deux services de la sphère Meta : Facebook et Instagram, pour des raisons à la fois intimes et existentialistes. Je voulais depuis longtemps sortir d’une réelle addiction aux algorithmes, et j’ai été d’autant plus motivé à le faire par les récentes bifurcations de Mark Zuckerberg qui révèlent une vision de l’Humanité dans laquelle je ne souhaite pas exister. J’ai donc décidé de quitter son fief.

Avant de prendre la porte, j’ai le réflexe de vouloir récupérer toutes mes données. Quelques jours plus tard je reçois un immense paquet par email, des dossiers et des fichiers pesant plusieurs gigas : l’équivalent du volume de plusieurs dictionnaires. Après avoir traîné quelques semaines dans mon dossier « Téléchargements » j’ouvre enfin cette archive. Implicitement je me doutais bien que j’y trouverai TOUS les messages, commentaires et interactions diverses et variés sur les plateformes de Meta depuis le début de mon existence sur celles-ci. Mais le fait d’accéder à ce matériel brut, en dehors du joli habillement des interfaces est une expérience surprenante, mais aussi une claque. Une claque, car le terme technique « d’écrire » des données sur un disque dur prend alors tout son sens. Oui il s’agit toujours d’une écriture. Mais d’une écriture que nous déléguons à l’appareil, quasi-instantanée, sans effort et que nous ne voyons pas se faire, il y a presque quelque chose de l’ordre du magique. Qu’elle soit instantanée, cachée, ne demandant aucun effort, et que souvent nous ne pouvons pas comprendre (car in fine il s’agit d’atteindre une suite de 0 et de 1), nous perdons quelques unes des qualités de l’écriture : sa clarté et sa solennité. Et celles-ci nous sont bien rappelés par l’expression « les paroles s’envolent alors que les écrits restent ».
En ayant accès à cette matière brute de mes données, j’ai percé l’opacité des interfaces. Ces designs nous cachent la réalité de ce qui se joue : nous écrivons bel et bien, mais l’interface dépouille cet acte de toute sa gravité. Elle nous rend légers là où l’écriture devrait nous rendre lourds. Car ontologiquement il s’agit toujours d’un acte (événement) qui émane de nos instructions. L’appareil écrit à notre place, ce que l’on veut bien écrire et lui dire d’écrire. Sur cet ordre purement ontologique, il s’agit toujours d’un événement sur lequel nous avons le contrôle et qui émane de nous. Mais nous le verrons plus bas, les Appareils ont besoin de s’optimiser — et par-là ils nous optimisent, nous façonnent, nous programment et écrivent en cachette. Qui contrôle quoi ?

En décortiquant notre maxime « Les paroles s’envolent alors que les écrits restent », nous comprenons bien que les écritures sont jugées fiables, éternelles, terrestres et donc matérielles. Les longueurs d’ondes produites par notre voix s’envolent et se dissolvent jusqu’à ne plus être signifiantes pour nos ouïes, alors que les écritures ne sont pas le produit de longueurs d’ondes : elles reflètent la lumière d’une manière particulière formant un signe qui nous est porteur de sens. Les communications signifiées resteront ancrées dans le temps et l’espace. C’est bien un des avantages de l’écriture, elle nous permet de revenir à des informations, à des mémoires et de les partager plus facilement dans l’espace. Point besoin d’élever la voix ou de demander à un messager de répéter ce que nous avons dit, deux kilomètres plus loin. Il pourrait reformuler cette information et en diluer son message. Avec l’écriture, il suffit de transporter le support pour qu’un autre ait accès à la même information, sans aucune modification de son message. C’est probablement cette éternité et son invariance, peu importe l’espace où elle sera lue, qui rend l’écriture si solennelle. Et elle contient ces qualités car il s’agit au fond d’inscrire le message dans une matérialité. Oui, on va éviter d’écrire des bêtises, on va chercher à communiquer au plus juste et au plus précis le contenu de notre pensée, ça ne peut s’envoler, ce n’est pas léger comme le son d’une parole, le matériel est lourd. Je pourrais proférer — a contrario, une abomination face à des témoins, je pourrais ensuite la démentir : parole contre parole.
Écrire est un acte grave, et qui nous demande plus d’énergie que de proférer des paroles : notre main n’écrit pas aussi vite que notre bouche émet des sons, écrire sous-entend souvent un mouvement de pendule entre intériorité et externalité : nous formulons notre propos en-nous et le raffinons au mieux pour le hors-nous. Ainsi, nous pouvons dire que l’écriture civilise le langage. Sa matérialité nous force à la civilité, à l’urbanité. Nous nous devons de s’exprimer au plus précis, compréhensible. Surtout lorsque nous signons notre écrit, il est alors rattachée à notre entité voire identité. Il est donc question de réputation. Avec tous ces enjeux si importants, l’écriture nous force à faire un grand effort. L’effort est pénible, et l’être humain a toujours cherché à l’optimiser par des outils, des machines et des méthodes.
Aujourd’hui, nous avons délégué la plupart de nos tâches d’écritures. Nous avons gagné du temps et de l’énergie, mais paradoxalement, parce que ceux-ci ne sont plus consommés, nous ne nous rendons plus compte de la gravité de l’écriture. Nous laissons des appareils écrire pour nous ce que nous disons avec la légèreté des paroles. Nous perdons sa qualité de civilisation. Mais au fond n’est-ce pas la volonté de ces appareils ?

Sur mes données Meta : j’y suis resté des heures, à lire des conversations que j’ai pu avoir, des photos, messages audio que j’ai pu partager. Des posts que j’ai liké, commentés et partagés. Des connaissances et amis que j’ai eu dans ma vie. De ce que j’ai pu dire il y a 10 ans à tel ou tel ami, toujours ami ou non. À consulter toutes ces écritures tant de fois j’ai rougi de honte, je me suis dit que j’étais con, stupide, malheureux à tels moments, heureux à d’autres. Et donc à me poser la question, si j’avais écrit moi-même toutes ces choses, sans la légèreté dans laquelle nous installent les plateformes, aurais-je fait comme cela ? Probablement non, en prenant bien en compte qu’il est toujours plus facile de porter un jugement anachronique.

Le programme du tchat

Même lorsque nous écrivons par nous-mêmes via le clavier numérique, la gravité de l’écriture s’y retrouve rarement. C’est là que nous pouvons voir la force structuralisante des plateformes et des interfaces. Partons du postulat que vous devez transmettre une certaine information à un interlocuteur, adopteriez-vous la même attention/intention d’écriture si cette information était transmise par e-mail ou un message WhatsApp ? Probablement non pour la plupart d’entre nous. C’est ici que se joue ce rapport fondamental de comment nous sommes structurés par les plateformes. Le philosophe Vilém Flusser distinguait les « Appareils » des outils classiques : contrairement à une feuille et un crayon qui n’imposent aucun programme, les Appareils nous programment. WhatsApp ne vous laisse pas choisir comment transmettre un message, il impose sa logique du « tchat ». Une feuille et un crayon n’ont pas de programme, il y a certes une méthode pour optimiser le processus, mais nous pouvons librement intervenir dans celle-ci. D’ailleurs nous pourrions aussi bien écrire sur un mur, du bois ou du marbre avec ce même stylo. Comme écrire sur ces surfaces en les griffant de nos ongles (pardon pour cette image abominable aux âmes les plus sensibles).
Les plateformes numériques nous programment, nous ne pouvons pas choisir la modalité, la méthode de production et de transmission des informations

Ceci dit, revenons à cette même information que nous aimerions transmettre par WhatsApp, elle pourrait contenir un certain niveau d’importance ou de gravité, il serait fort probable que nous l’écrivions avec une forme de légèreté propre à la parole. Pourquoi ? Parce que sur WhatsApp et autres messageries nous « n’écrivons » pas, nous « tchattons ». Un mot aujourd’hui devenu courant, qui dérive du verbe anglais « to chat », littéralement bavarder, discuter de manière informelle. Ce verbe lui-même vient du moyen anglais « chatten » que l’on peut traduire par « jacasser ». Nous voilà bien. Et j’en reviens à la honte que j’ai pu ressentir en relisant certains de mes tchats. Sans parler de ma pauvre syntaxe adolescente, je me rends compte d’une certaine vacuité propre à l’oralité, et pas seulement dû à mes neurones toujours en chantier. Dans les conflits et situations propres à l’apprentissage des relations humaines des temps adolescents, je me rends compte que sont gravés dans le silicium des « paroles » qui n’auraient jamais dû l’être. Des paroles typiques d’une cour de récréation, légères, grossières mais surtout sans importance. Des paroles sont des paroles. Et les conflits de cour de récréation reflètent en partie notre apprentissage du langage, nous sommes tous à un âge où notre vocabulaire s’affine, et où nous expérimentons la force des mots sur les autres et sur nous-mêmes. On peut aisément proférer un « fils de pute », « mange tes morts », « salope » à un ou une camarade. Jamais aujourd’hui, à l’âge d’adulte me viendrait l’idée d’insulter une personne de cette manière. La maturité faisant chemin par l’expérience, j’ai appris à ne plus galvauder ces mots et me rend compte de leur immense violence. Évidement, j’ai dû le dire un nombre incalculable de fois dans les cours de récréation que j’ai fréquenté, mais je l’ai aussi écrit. Enfin, je n’en avais pas l’impression. Aurais-je pris le risque matériel d’écrire sur une feuille de papier « T’est un fils de pute » (oui oui la conjugaison était encore en cours d’acquisition) et d’aller le donner en main propre à mon adversaire de joute verbale dans la cour ? Probablement non. Pour autant, c’est exactement ce que l’on fait en le « tchattant » à celui-ci. Un message qui n’a qu’un seul destinataire, qui comporte un élégant commentaire au sujet de sa génitrice. Ce message a une forme digitale, mais comme le petit papier il pourrait le montrer à ses amis via l’interface de son téléphone, voire en faire une capture d’écran pour faire tourner une reproduction de ce petit papier. Me voilà dans de beaux draps. J’ai proféré une insulte gravissime et il n’y en a des preuves. J’aurai pu très bien l’isoler, seul à seul, dans un coin de la cour et le lui dire oralement. Alors pas de preuve, seulement « parole contre parole » comme on dit. Oui, je l’ai écrit et comme toutes informations écrites il y en a les conséquences. Mais l’écriture en avait perdue une qualité importante : la solennité. L’interface de la messagerie rend si aisée cet acte d’écriture que je me suis pas rendu compte de ce que je faisais. J’aurai eu mille fois plus de temps de porter ma réflexion en l’écrivant dans le réel sensuel : prendre un papier, un stylo, écrire, plier le papier, trouver mon adversaire dans la cour de récréation, l’interpeller, le regarder dans les yeux, lui donner le papier. J’ai finalement pu tapoter rapidement sur mon téléphone, je l’ai peut-être même dicté et hop c’était écrit.

La fonctionnalité du tchat, aujourd’hui disponible sur d’innombrables services digitaux nous structure dans nos rapports à l’autre. Il est un véritable équivalent digital au petit bavardage informel et rarement important de la cour de récréation ou de la machine à café. Mais pour autant, tchatter implique les qualités « graves » de l’écriture : ça ne s’envole pas mais reste gravé, n’est pas limité à un espace-temps mais est éternel, se transporte, et est reproductible. Le design des services de messageries cherchent toujours à réduire notre effort : leur modèle économique c’est que nous les utilisions. Une véritable boîte noire à qui nous déléguons nos écrits.

Le greffier invisible

L’Appareil qui a la charge de faire tourner une messagerie numérique contient en son programme la fonction du greffier numérique. Toutes nos interactions, nos « paroles » sont biens écrites, consignés et gravés sur le silicium dans un serveur-bibliothèque.
Or, de ce greffier automate nous nous rendons presque jamais compte de sa présence. Car il n’est pas là, il est un vide et est absent. Et pourtant il est omniprésent, tel un automate qui consigne de manière frénétique toutes nos interactions. Michel Serres qualifiait l’invention de l’écriture par l’Humanité, comme d’une externalisation de la mémoire. Cette affirmation était en partie vraie sur les mémoires intersubjectives : les lois, un cadastre, des correspondances. Mais l’écriture restait très consommatrice sur le plan de l’effort puis de l’énergie avec l’imprimerie. On écrivait le plus important, le reste pouvait rester parole, et pour les paroles importantes elles étaient écrites manuellement ou mécaniquement, ce sont les tâches du greffier du tribunal ou du secrétaire des politiques ou des puissants en tous genres. Les paroles proférées à ce genre d’occasion sont jugés dignes de l’écrit, et nous y mettons les moyens de le faire. Ce coût de l’écriture permettait de conserver une hiérarchie ontologique claire entre la parole et l’écrit.

Aujourd’hui l’écriture est « chip/cheap », et tous ceux parmi-nous qui utilisent un Appareil numérique pour transmettre des communication, ont au fond un greffier ou un secrétaire personnel. Mais contrairement à cette fonction incarnée par une entité, elle est désormais programmatique. Dépassant alors le simple automate dont l’on pourrait se passer en le désactivant, ici cela fait partie du contrat du fief. Nul n’ignore la loi dit-on, mais qui peut humainement connaître tous ses droits et devoirs ? Nul n’ignore les conditions générales d’utilisations disent-ils, mais qui peut humainement les comprendre ? Contrairement à la loi, presque qu’aucun recours honnête n’est possible à notre échelle. Il n’y a pas un minimum de droits : où vous acceptez toutes les règles du fief ou vous le quittez.

Nous devons accepter ce greffier, qui consigne toutes nos communications et interactions. Et alors qu’écrire n’a jamais coûté si peu cher, cela coûte toujours de l’argent. Il ne faut pas naïvement croire que Meta archive au nom du Bien Commun, tout cela répond à un modèle économique. Mais plus grave encore, pour arriver à ses fins ce modèle économique re-programme nos modalités de communication, et in fine, notre représentation du monde et des rapports sociaux.
En ouvrant mes données Meta sur mon ordinateur, j’ai enfin vu le greffier au travail. Tous ces gigaoctets, c’était son travail silencieux pendant près de 15 ans. Il n’a fait qu’exécuter son programme. Il n’est plus qu’une fonction exécutive. Et pour remplir ses objectifs il m’a optimisé et programmé. J’ai aujourd’hui rompu avec celui-ci, en exerçant un des seuls droits qui m’est laissé : le droit à l’oubli. Si radical qu’il pourrait être l’équivalent numérique d’une damnatio memoriae du droit romain. Je suis complètement effacé du fief Meta et celui-ci ne me laisse au fond qu’un choix simple une fois décortiquée : renoncer à ma liberté de parole ou être oubliée du plus grand continent de Numerica.

À toutes celles et ceux que j’ai pu vexé ou blesser par mes mots : je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses. Avec les leçons du temps je regrette de vous l’avoir dit, et encore plus de l’avoir laissé s’écrire.

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Publié le 29 septembre 2025.

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