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Meta Quit épisode 2 : l’extractivisme du réel

29 septembre 2025

Récemment j’ai décidé de renoncer à deux services de Meta : Facebook et Instagram. Avant de quitter ces deux plateformes, je convoque mes bons droits de citoyens européens et récupère mes données. L’accès à ces dernières sans les designs des interfaces révèle l’opacité de ce qui se joue dans ces programmes. Dans le premier épisode je parlais du greffier numérique qui se cache derrière chacune de nos conversations (Meta Quit épisode 1 : “Chez Meta, avons-nous le droit à la parole ?”), aujourd’hui je vous parle de notre abandon collectif de l’écriture (médiation symbolique) pour l’extraction de fragments de réel : la photographie , la vidéo et les messages vocaux (captation indicielle).

Note : Les accords au féminin pour les pluriels mixtes et les neutres relèvent d’un choix délibéré. Plutôt que les artifices de l’écriture inclusive, je pratique une féminisation alternée entre mes textes, pour questionner l’hégémonie du masculin sans sacrifier l’élégance du texte.

De MSN à Facebook

Je me rappelle encore de la joie que j’ai pu ressentir le jour où mon premier crush du collège, m’a laissé sur une feuille de papier son pseudo MSN. Un graal pour rester connecté avec elle, même en dehors des classes. Les relations sociales de l’école se prolongeaient ainsi dans un autre espace et d’autres temporalités. De ce que je me rappelle, les fonctionnalités de MSN étaient relativement limités : de la transmission de textes sous formes de tchat, l’envoi de pièces-jointes et les fameux Wizz.

Élève de 6ème en 2010, je fais parti des derniers prépubères à avoir utilisé MSN, car c’est à une vitesse fulgurante que Facebook a inondé l’Europe dans ces années-là. Peu à peu nous avions toutes émigrées de l’espace MSN vers le nouveau monde que nous offrait Mark Zuckerberg. Au début, les fonctions de messageries de Facebook n’apportent pas d’innovations particulières vis-à-vis de MSN, si ce n’est qu’elle est accessible via une nouvelle interface : le smartphone. Désormais, l’écran n’est plus réduit à un encombrant objet qu’est l’ordinateur, mais est un petit rectangle qui se met dans la poche. Un nouveau rapport à la temporalité et à la spatialité numérique nait alors, et avec celui-ci des nouveaux usages de communications et d’êtres. L’addition de ce corps avec l’interface et le réseau de Facebook, nous offre des nouvelles possibilités de communication dans lesquelles nous tâtonnons encore. De MSN à Facebook, c’est littéralement un changement de software, mais cela représente également un changement de corps (hardware) : de l’ordinateur vers le smartphone.

Dans une perspective purement technologique, les fabricants de téléphone n’ont pas inventé l’eau chaude en nous permettant de capturer son et image. Des appareils et caméras accessibles au grand public le proposaient déjà sur le marché. L’innovation réside certes dans la miniaturisation de cette capacité (hardware), mais aussi et surtout, dans sa logique programmatique (software).

Le smartphone est un objet-monde, il comporte dans un petit rectangle une capacité à interagir et capturer des fragments de réel, de les traiter et de les diffuser de manière instantanée comme asynchrone. Et ce, sur l’ensemble d’un réseau qui couvre presque toutes les zones habitées de notre planète. Dans le sens sortant je suis émettrice, dans le sens entrant je suis réceptrice. Cette logique programmatique, offerte par les interfaces du réseau, façonne notre représentation du monde et notre manière de communiquer.

Avant le smartphone, sur MSN par exemple, si je voulais raconter mes dernières vacances à mon crush, il m’aurait fallu décharger mes photographies et vidéos depuis mon appareil photo vers mon ordinateur, de me connecter (de préférence en même temps qu’elle pour simuler un dialogue) et enfin de transmettre l’ensemble de ces médias en les contextualisant. Cette expérience serait un peu l’équivalent du moment album photo post-dîner, mais digitalisée et moins formelle socialement. Ces expériences sont diachroniques, il y a le temps où je vis l’expérience et dans lequel je récolte des fragments, et puis il y a temps de présentation.

La révolution du programme du smartphone vient casser cette logique diachronique, toute expérience peut être synchronique, et les interfaces des différentes applications nous l’incitent. Désormais le partage d’informations par le son et image est à la fois télématique, synchronique et dialogique. La révolution de Facebook réside bien ici. Des réseaux sociaux numériques accessibles et confortables depuis un ordinateur existaient déjà, c’est véritablement l’interface conçue et son accessibilité par le smartphone qui a fait le succès de Facebook, et sonna la fin de ses prédécesseurs.

De l’écrit à la captation, un changement cognitif

Lors du précédent épisode sur Meta Quit, j’avais longuement épilogué sur le programme du tchat par écrit, et comment il dépossédait l’écriture de sa dimension pesante, pensante et solennelle. Avec le digital je peux maintenant tchatter par sons et images interposés avec une interlocutrice. Au lieu de faire appel à une représentation abstraite (le langage et l’écriture) pour transmettre une information, une émotion, une sensation, une expérience, je peux désormais le faire de manière indicielle. Au sens où je peux capturer des fragments de mon expérience (son ou image, son et image) pour les transmettre à mon interlocutrice. Je peux donc « écrire » soit avec mon corps, soit avec mon environnement, ou les deux. Si l’on se place sur des catégories ontologiques, je pourrais dire qu’au lieu de représenter une substance, une qualité ou un événement : j’en capture une partie de leur forme pour en proposer une « reproduction ». C’est ici que j’identifie un malentendu, est-ce que cela s’inscrit dans un régime de reproduction ou un régime de représentation ? Une très célèbre maxime de Roland Barthes tente de dessiner la nature de la photographie, qu’elle soit issue d’un reportage journalistique ou d’une mise en scène dans un studio, le résultat d’une photographie est toujours : « Cela a été ». Un selfie que je transmets définit bien un « Cela a été » d’un état de mon visage vu sous cet angle et cette lumière. Un message vocal, qui est un enregistrement de ma voix, a bien été aussi. Il n’est donc pas faux d’affirmer que en un sens ce ne sont « que » des reproductions. Sans tomber dans une démonstration de physique, ce sont bien des reproductions de longueurs d’ondes « qui ont bien été ».

Grâce à Facebook, je peux désormais communiquer instamment sur deux modes : la médiation abstraite (par l’écriture) et la reproduction indicielle (son et image), sans parler des emojis ou des gifs. Pour autant, le programme de Facebook m’incite bel et bien à délaisser l’écriture, pour la reproduction indicielle, qui est constamment « gamifiée » : utilisation de filtres, d’effets, montages, boutons bien placés qui incitent à la captation. Mais soyons honnête, un biais de paresse est également partagé par l’ensemble de l’humanité ! Mettons que je cherche à dire à une amie « Bonjour comment tu vas ? ». Et compter le nombre d’instructions que je dois faire pour le transmettre de manière graphique et phonique. Graphiquement je dois aller sur l’application de messagerie, sélectionner cette amie et ensuite taper 24 fois sur mon clavier (en comptant les espaces), puis d’appuyer (enfin) sur “envoyer”, au total 27 instructions. Avec les critères de 2025, il s’agit là d’un immense effort ! Maintenant comptons le nombre d’instructions pour le faire en message audio : ouverture de l’application, choisir la conversation avec cette amie, j’appuie sur le bouton micro et j’envoie. L’addition n’est pas compliquée, j’ai eu 4 instructions à faire. Il en est de même avec la photographie, j’ai rendez-vous pour un déjeuner, en avance je suis déjà placé dans le restaurant. Au lieu de m’embêter de décrire mon emplacement : au fond de la salle en face des portes de la cuisine, de manière écrite (et même orale via un message vocal), et bien je donne un indice par une photographie. Celle-ci reproduira ma vision de l’espace, et la personne qui doit me rejoindre comprendra par le manque de lumière que je suis éloigné des baies vitrées, et les portes de la cuisine sont un indice plus qu’évident. Les messageries des réseaux sociaux nous incitent toujours au moindre effort, plutôt que de faire un effort d’abstraction de mon expérience du réel, un peu comme le mouvement d’un pendule : un aller-retour entre extériorité et intériorité. Je peux rester uniquement dans l’extériorité, je n’ai qu’un choix à faire : quelle part du réel vais-je extraire ? Avant les smartphones, nous avions une temporalité diachronique : je vis l’expérience et j’en récolte les informations (extériorité), puis je traite ces informations et les reformule (intériorité) pour communication à autrui (extériorité). Cette nouvelle temporalité synchronique fait disparaître l’espace intérieur où se forgeait traditionnellement la réflexion. Plus de pendule, plus d’intériorité critique.

Au plus proche du réel ? Anatomie du programme

Cette écriture indicielle de fragments de réel nous donne la sensation de nous en rapprocher, il le raffine en matériau, le rend “palpable”. Quand la médiation viendrait constamment trahir le réel et l’expérience. Lacan n’avait-il pas souligné l’insuffisance du langage pour exprimer notre expérience du réel dans toute sa complexité ? Le langage témoigne et sert de médiateur : il réduit et réifie le réel, pour le comprendre et l’exprimer. La captation extrait et exhibitionne : elle reproduit et compute le réel.

Cette dualité de communication en est-elle vraiment une ? Selon moi elle cache une hiérarchie : la captation s’affirme plus vraie que la médiation. En relisant les tonnes de conversation que j’ai pu avoir sur les messageries de Facebook et Instagram, j’ai pu revoir des photos ou vidéos, et ré-écouter des messages vocaux. Parfois des « conversations » entières alternaient ces trois types de médias, pour des sujets graves comme triviaux. Ce mode d’expression par l’extraction du corps et de l’environnement est devenue bien commune. Et la banalité qu’elle peut parfois atteindre chez certaines personnes me marquent vraiment, des dialogues entiers ne passent plus par le prisme de l’écriture. Loin d’être un réactionnaire qui regretterait le bon vieux temps où tout le monde savait écrire et s’exprimer avec un certain « niveau » de langue, je préfère regarder tout cela avec curiosité, m’incluant moi-même dans l’équation. Je serai un menteur si je disais que ce changement anthropologique ne me fait pas peur, mais qui doit-on juger ? Les individus ou les programmes ? De plus en plus d’études scientifiques nous présentent des données sur le fait que les jeunes générations maîtrisent de moins en moins la langue, faisant le bonheur des conservateurs et réactionnaires qui voient là, la décadence d’une génération biberonnée par les nouvelles technologies. En un sens ils n’ont pas tort, ils regardent seulement de travers selon moi. Ces nouvelles générations naissent dans un monde où leur rapport au réel est bien plus programmé que pour les précédentes. De nouvelles modalités d’être et de représentation du monde émergent, et nous avons justement bien du mal à les définir. Peut-être parce que les actuels pensants sont formatés par les anciens paradigmes ? L’académie contemporaine est fortement empreinte de structuralisme, et se pose alors la question : peut-on voir le nouveau monde avec les vieux moules ?

Par extension à l’usage d’objets digitaux nous avons tendance à user du vocable « réalité virtuelle », conceptuellement juste mais qui nous fait rater l’essentiel, car il suggère une opposition entre réel et virtuel. Or une expérience virtuelle, une simulation en somme, est bien vécue donc réelle. Ce qui compte n’est pas de savoir si quelque chose est vrai ou faux, d’ailleurs quelque chose de faux peut dire vrai, comme quelque chose de vrai dire faux. Dans ce bug ontologique collectif la question essentielle réside dans les programmes. Communiquer de manière indicielle, c’est-à-dire par extraction de morceaux de réel ne peut se faire de manière « naturelle » pour nous. Nous avons besoin du coup de main des machines, mais ces dernières, ont également une substance et des qualités ontologiques, comme nous. Au travers elles, nous avons la possibilité d’avoir une intermédiation avec le réel, mais nous ne sommes jamais en prise directe avec lui. Elles-mêmes, comme nous avec le langage, sont limités pour capter l’expérience du réel. Elles aussi, doivent le réduire et le réifier, et nous faisons confiance en leur médiation, et si j’ose dire : en leurs mots. Comme le langage donc : elles transforment le réel pour le communiquer.

Sans en faire un inventaire à la Prévert, nous pouvons dire qu’aujourd’hui réside une véritable crise de la confiance. Le concept de vérité est mis à mal chaque jour qui passe, et nous ne savons plus en qui et en quoi croire face à ce flots d’informations. Cette capacité d’un langage si complexe, une qualité propre à l’espèce humaine, et qui en a fait sa singulière vanité sur le reste du vivant — nous devons maintenant le partager. Qui plus est, le partager avec d’autres entités que nous peinons à définir et sur lesquelles nous mystifions un contrôle total. À l’instar du langage qui est insuffisant pour témoigner du réel, la photo, la vidéo ou bien l’audio ne sont pas mieux lotis. Ils sont aussi pitoyables que nos mots.

La performance comme nouveau paradigme

Par ses possibilités et limitations, chaque langage à sa zone d’insuffisance. Par exemple, nos mots le sont souvent pour expliquer une expérience traumatisante ; nous avons l’impression que chacun d’eux est une trahison de la complexité et de l’intensité de ce que nous avons vécu. Les machines elles, ont d’autres limitations : comme elles captent les différentes dimensions du réel, puis le simulent, elle ne peuvent (de nature) lui appliquer des effets, comme une modélisation langagière par exemple. De ce bug ontologique dans lequel nous pataugeons, comment pouvons-nous développer certaines informations qui n’existent pas de nature ?

Comment transmettre de l’ironie avec un selfie ? Comment faire comprendre qu’on plaisante dans un message vocal ? Comment exprimer de la nuance avec une photo ? Ces messages complexes, qui étaient évidents dans l’écriture grâce aux codes rhétoriques, sont impossibles dans l’extractivisme pur du réel. Nous compensons alors par la performance : on exagère son expression, on met en scène son environnement, on joue avec les codes visuels. Le selfie devient théâtral, le message vocal devient dramatique, la vidéo devient mise en scène. Facebook et Instagram nous transforment toutes en actrices de notre propre existence. Cette performance n’est plus un choix mais une nécessité : pour exister dans ces espaces, il faut accepter leurs règles du jeu. Et ces règles, qui forment le programme, imposent le spectacle de soi comme nouveau langage dominant.

Il y a une complexité de l’indiciel que nous n’arrivons que très rarement à formaliser et analyser consciemment. Un selfie ne dit jamais simplement « me voici », il dit « me voici jouant à être ceci ou cela ». Un message vocal ne transmet jamais seulement des mots, il performe une émotion, un caractère, une intention. Pourquoi n’arrivons nous que difficilement à formaliser et analyser ces écritures ? Parce que nous pensons par le langage ! avec des mots… Nous voilà bien. Facebook et Instagram, en gamifiant ces langages indiciels, nous transforment toutes en performeuses de notre propre existence. Les stories, les posts, les réactions, tout devient spectacle de soi. Nous n’écrivons plus nos expériences, nous les mettons en scène pour la captation. Avec la multiplication des smartphones, nos modalités d’êtres sont en train de muter. Nous existons dans la performance, dans l’idée d’une captation.

À l’instar des usages rhétoriques de la langue, dont une expérience séculière nous a appris à nous en méfier, la performance est une nouvelle rhétorique : celle des langages indiciels. Faisons l’expérience de pensée suivante : une femme vient de vivre une rupture douloureuse. Elle filme sa réaction — larmes, voix brisée, gestes de désespoir — pour la partager avec ses proches et recevoir du soutien. Sa souffrance est authentique, ses larmes sont réelles. Pourtant, le fait même de capter transforme l’expérience en performance : choix de l’angle, recherche de la bonne lumière, répétition de la performance jusqu’à la « bonne prise ». Où se situe le réel ? Dans la douleur vécue ou dans sa mise en scène pour autrui ? Qu’est-ce qui fait la vérité d’une performance ? Pour reprendre la sémantique de Barthes, cette vidéo de réaction de rupture est bien « Cela a été ». Mais est-ce que cela a été comme ça ? La vérité devient indécidable : ni faux (ça a été vécu), ni vrai (ça a été joué pour la caméra).
De la politique (populistes performatifs) à l’intime, la performance devient notre nouveau mode d’expression dominant. Épuisante nécessité d’être toujours « on stage », toujours en représentation.

Performance individu-collective devant la Fontaine de Trevi, Rome, 2024 — Crédit photo : Pierre-Marie Villareal

Le réel achèvera-t-il les mots ?

Les interfaces des messageries de Facebook et Instagram gamifient les langages indiciels, peu à peu nous nous laissons à l’abandon de l’écriture : coûteuse en énergie cognitive et dont l’usage n’apporte aucune récompense immédiate propre aux fonctionnement des interfaces. Comme souvent avec les américaines il faut passer un deal. Ici il repose sur notre attention : nous libérer le cerveau des contraintes de l’écriture pour être plus disponible à être d’aspirante consommatrice.
Ces machines communicantes contiennent en elles des langages probablement merveilleux. À l’instar de nos langues nous pourrions en faire des usages poétiques, et ceux-ci émergent par ailleurs dans certaines marges. Mais aujourd’hui ces machines reposent sur une location injuste : notre cognition contre leur usage et l’accès à la scène. Pour nous vendre cette location, une tromperie : qu’elles permettent de mieux exprimer le réel, d’être plus proche de la « vérité ».

Les êtres humaines ont cette particularité a facilement entrer dans une dynamique de dialogue, et si nous le faisions avec les machines ? Mais un dialogue libre. Si celui-ci est déjà fortement intermédié, il faut alors qu’il soit au plus franc et transparent. C’est typiquement cette situation où vous vous trouvez avec une amie très proche avec qui vous aimeriez échanger une intime confidence, mais une troisième personne (peu digne de confiance) se trouve dans la même pièce. Cette personne, par sa seule présence impose une influence et enferme les sujets de conversations dans une fenêtre, et parfois une fenêtre qui puisse servir ses intérêts. Dissimuler ou orienter des parts du réel. Dans notre cas, cette personne s’appelle Mark.

Mais Mark se fait l’apôtre d’une tromperie plus grande : qu’il aurait inventé une agora digitale. Un mythe fondateur qui aurait permis de “connecter le monde”. Une agora dont il est le seigneur. Nous le verrons dans le troisième épisode de cette série Meta Quit.

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Publié le 29 septembre 2025.

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