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Quand le réel se noie dans le génératif

29 septembre 2025

Une phrase anodine du président français lors d’une conférence de presse m’a interpellé, me laissant comprendre que les corps politiques s’engagent pleinement dans les codes numériques, et tentent à leur façon de déminer le terrain friable de la « vérité », à l’heure où la représentation référentielle prend ombrage de la représentation générative des Intelligences Artificielles. Illustrant parfaitement la crise ontologique qui s’ouvre sous nos yeux.

« Rien de tout ça n’est vrai. Pourtant, ces trois vidéos sont vraies »

Voici une phrase qu’Emmanuel Macron a prononcée lundi 26 mai 2025 depuis Hanoï. Alors que l’avion présidentiel vient d’atterrir dans la capitale vietnamienne, que la porte s’ouvre directement sur lui, prêt à descendre : on y voit un geste de la main de Brigitte Macron, que nous pouvons au moins qualifier de vigoureux, se porter au visage du Président.

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La prétendue GIFle (haha)

Comme à chaque fois qu’un geste ou un détail semble être hors du protocole, ou hors de la mise en scène de la très contrôlée communication politique, les commentaires et théories vont bon train sur les réseaux sociaux. Rien de nouveau dira-t-on. L’on peut même dire, avec une petite pointe d’amusement, qu’Emmanuel Macron les a enchaînés ces quinze derniers jours. Ce qu’il y a de nouveau cependant, c’est que la communication de l’Élysée semble opérer un basculement stratégique vis-à-vis des interprétations de ces images. Alors que jusque-là l’institution laissait couler, elle a commencé à réagir dans les codes propres à internet, avec ironie, sarcasme et assertion. Comme lorsque,le 11 mai, Emmanuel Macron aurait soi-disant dissimulé un « sachet de cocaïne », le compte X de l’Élysée a sorti une publication assez inattendue pour faire dégonfler le soufflé.

Interrogé sur cette prétendue gifle qu’Emmanuel Macron aurait reçue de la part de son épouse, il répond de manière tout aussi inattendue, ce qui marque selon moi un basculement sémantique dans la dualité entre les modes de représentations référentiels et génératifs.

« Il y a une dizaine de jours, il y avait une vidéo totalement authentique. Je retirais un mouchoir de la table. Et donc c’était un sachet de drogue […]. Je crois qu’il y a huit jours, il y avait une vidéo totalement authentique où j’étais en train de serrer la main avec le président Erdogan, et ça devenait une fameuse clé turque […]. On fait dire à une vidéo beaucoup de bêtises. »

Source : Chaîne Youtube de BFMTV (à partir de 11:25)

Que l’on détourne le sens d’une vidéo ou d’une image, ce n’est pas nouveau. Et là n’est pas le sujet du jour. Jusqu’à peu, la fameuse « maxime » de Roland Barthes à propos d’une photographie : « Cela a été. » était totalement valable pour toutes les images issues d’un appareil photographique (photo comme vidéo). Ce qui fondait cette certitude ? Le fait qu’une photographie naisse nécessairement d’une rencontre : entre la lumière, un objet réel et un capteur. Cette origine garantissait le référentiel.

Désormais, les intelligences artificielles génératives court-circuitent cette genèse. Elles ne reproduisent pas la technique photographique, elles reconstituent ses effets par agrégation de millions d’images déjà existantes. Le résultat ? Visuellement identique, mais ontologiquement radicalement différent. Nous passons de la captation (quelque chose était là) à la reconstitution (quelque chose ressemble à ce qui était là).

Désormais, la communication présidentielle ne se contente plus de démentir ou de re-contextualiser un « Cela a été », elle a aussi besoin de rappeler le distinguo entre « Ce qui a été » et « Ce qui n’a jamais été ». Il est tout à fait normal (et sain) de douter d’un diffuseur d’une image : de douter de son intention de prise de vue, de douter du contexte dans lequel elle va être présentée. Ce doute aussi, est tout à fait accessible à nos consciences. Dans ce monde où l’image est devenue le principal vecteur d’information, il nous est déjà difficile de faire l’enquête entre la vérité technique d’une image (ce qu’elle montre) et sa vérité sémantique (ce qu’elle veut dire). Dans un réflexe spontané, Emmanuel Macron semble avoir pris conscience du récent effondrement ontologique mené par l’avènement des IA génératives. Une question collective brutale se pose : quelles différences ontologiques nous reste-t-il entre le « réel » et le « représenté » quand la frontière entre authentique et artificielle devient de plus en plus difficile à définir ?

Nous nous trouvons à un seuil de notre lecture du réel, un glissement ontologique s’opère implicitement dans les consciences de tous, et en attendant la seule solution que nous ayons trouvée : c’est parole contre parole. Pourquoi et comment compter sur les autres si on ne peut plus compter sur le réel ?

Initialement publié sur mon blog Medium (aujourd’hui clos) le 27 mai 2025.

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Publié le 29 septembre 2025.

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