Je savais ce que j’allais regarder. Le Gala du Festival du Printemps n’est pas un divertissement anodin qu’un algorithme exhume par hasard : c’est l’une des émissions la plus regardée de la planète, produite par l’État chinois, diffusée chaque année à des centaines de millions de foyers simultanément. Un acte de communication politique d’une envergure sans équivalent. Je l’ai regardé cinq jours après sa diffusion — non pas parce que je l’avais raté, mais parce que le décalage produit quelque chose que le direct ne permet pas : la distance qui sépare le spectacle de ce qu’il fait.
Ce que j’ai vu, c’est ceci. Des robots humanoïdes exécutant des saltos arrière à une jambe, des airflares à sept tours et demi, du Kung Fu, avec une fluidité qui laisse sans voix. À côté d’eux, des élèves de onze ans de l’école de kung-fu de Henan Tagou, l’une des plus grandes du monde. Humains et machines dans la même chorégraphie, devant des centaines de millions de téléspectateurs.
La performance est réelle. Mais ce qui m’a arrêté, ce n’est pas la technique. C’est la date.
Le cheval et ses robots
Le Gala a été diffusé le 16 février 2026. L’Année du Cheval de Feu commence le 17.
Certains liront là une coïncidence sans signification. Je ne le crois pas — et pas seulement pour des raisons philosophiques. Le Gala n’est pas programmé à la légère. C’est l’émission la plus regardée de la planète, produite par un État qui a toujours navigué avec une attention méticuleuse les dimensions symboliques du calendrier. Le Tong Shu — l’almanach luni-solaire qui répertorie les jours fastes et néfastes, les configurations propices, les énergies en présence — est consulté en Chine avant d’ouvrir un commerce, de fixer un mariage, de nommer un enfant. Les dates de lancement en bourse sont calées sur le calendrier lunaire par des dirigeants qui ont fait leurs MBA à Stanford. Le marché des amulettes porte-bonheur pèse plusieurs milliards de yuans. Les années Dragon produisent des pics de natalité statistiquement documentés.
La cosmologie n’est pas une survivance folklorique dans la Chine contemporaine. C’est une pragmatique du cosmos — une façon d’opérer avec le réel, transactionnelle et précise, qui n’a jamais eu besoin de se déclarer comme “croyance” pour rester active. On ne croit pas au calendrier comme on croit à un dogme. On le consulte comme on consulte une boussole.
Dans ce contexte, faire danser ses robots la nuit précise qui précède l’Année du Cheval de Feu n’est probablement pas un hasard. C’est peut-être le contraire d’un hasard.
Il faut comprendre ce qu’est cette année. Le Cheval de Feu est la 43e combinaison du cycle sexagénaire — un calendrier qui croise dix Tiges Célestes et douze Branches Terrestres pour produire soixante configurations uniques. Elle ne revient que tous les soixante ans. Le Cheval est le signe du mouvement pur, de la vitesse inconditionnelle, de l’élan vital qui n’attend pas son heure. La Tige Céleste Bing apporte le Feu Yang — non pas la chaleur douce, mais la foudre, l’expansion maximale, la clarté aveuglante. Mis ensemble, ils forment une configuration que les textes traditionnels décrivent unanimement comme explosive, transformatrice, imprévisible. L’énergie qui déborde ses propres contenants. Le Na Yin associé — cette résonance que le système attribue à chaque année — est l’Eau de la Rivière Céleste : une sagesse fluide qui tempère sans éteindre, une vaste étendue sur laquelle le feu trace sa trajectoire.
C’est l’année de la mutation chaotique. Des décisions irréversibles. Du mouvement qui ne revient pas sur lui-même.
La dernière fois que le Cheval de Feu a traversé la Chine, c’était 1966. L’année où Mao lançait la Révolution culturelle — la tentative de détruire en quelques années ce que deux millénaires avaient construit : temples rasés, lettrés humiliés, traditions arrachées, mémoire collective fracturée. Une transformation si violente et si rapide qu’elle porte encore, soixante ans après, l’exacte signature énergétique que le calendrier lui prédisait : le feu qui brûle ses propres racines. L’ironie n’est pas mince. Mao — qui avait précisément tenté d’éradiquer ces superstitions calendaires comme autant de vestiges féodaux — aura finalement respecté, sans le savoir ou sans le dire, le tempo cosmologique de l’année la plus explosive du cycle.
Et soixante ans plus tard, le même cycle revient. Cette fois, ce n’est pas la destruction que la Chine met en scène : c’est la démonstration. Pas la table rase, mais l’accomplissement. Les robots qui dansent la nuit du 16 sont déjà dans l’énergie de l’année qui commence — vitesse extrême, mouvement sans délibération, transformation irréversible. L’État chinois ne joue pas contre sa propre cosmologie. Il en joue. Le symbole et la démonstration technique ne se contredisent pas : ils se renforcent.
Ce qui me fascine et m’inquiète à la fois, c’est précisément ça. Non pas que le regard technologique efface la cosmologie, mais qu’il l’absorbe. Le programme ne détruit pas ce qui le précède — il le recycle comme carburant. La bureaucratie céleste devient soft power. Le Cheval de Feu devient argument de marque. Et cela, les observateurs occidentaux ne le voient pas. Pour le voir, il faudrait habiter un cosmos où le temps symbolique et le temps technique parlent encore la même langue.
La vallée qui n’existe pas pour tout le monde
Je reviens à la vidéo. Et je reviens à quelque chose de plus personnel.
Le taoïsme n’est pas pour moi une référence philosophique parmi d’autres. C’est une façon d’habiter le monde — une grille que j’applique, souvent sans y penser, à ce que j’observe. Aux grandes échéances de ma vie, celles où la confusion dépasse ce que la raison discursive peut traiter, il m’arrive de consulter le Yi King. Sans honte. Je l’utilise comme une heuristique : non pas pour y chercher une vérité révélée, mais parce que l’effort d’interprétation qu’il exige force à formuler ce qu’on ne savait pas encore qu’on cherchait. Une machine à clarifier les configurations — exactement ce que les textes traditionnels disent de lui.
Je mentionne ça parce que c’est depuis ce point de vue que la vidéo m’a mis en difficulté.
Ce qui a dominé la réception occidentale de la séquence, c’est le malaise. Le mot “flippant” est revenu dans plusieurs médias français. Les commentaires anglophones ressortent systématiquement le concept d’uncanny valley — forgé en 1970 par le roboticien Masahiro Mori pour désigner le malaise qu’on éprouve face à un humanoïde qui ressemble trop à l’humain sans l’être tout à fait. Le presqu’humain qui inquiète précisément parce qu’il est presque.
Mais l’uncanny valley n’est pas une donnée psychologique universelle. C’est une réaction culturellement située.
Elle suppose, pour fonctionner, une frontière nette entre le vivant et le mécanique, entre l’animé et l’inanimé, entre ce qui a une âme et ce qui n’en a pas. Cette frontière, nous la tenons pour évidente. Elle tient à une histoire très précise : un Dieu créateur, transcendant, qui infuse dans sa créature une âme radicalement séparée de la matière. Corps d’un côté, esprit de l’autre. La machine usurpe la forme humaine parce que la forme humaine est sacrée — réservée à ce qui a reçu le souffle divin.
La cosmologie chinoise traditionnelle n’a jamais tracé cette frontière. Elle repose sur une continuité ontologique fondamentale : il y a du qi partout — ce souffle vital qui se condense, se raréfie, prend des formes, les défait, les reprend. L’humain, l’animal, la pierre, la rivière, le métal ne sont pas des substances différentes en nature. Ce sont des configurations différentes du même flux. Le Tao qui les traverse est immanent à toutes — cohérence interne, pas cause extérieure.
Dans ce cadre, un robot humanoïde n’usurpe rien. Il est une configuration de métal et d’algorithmes dans laquelle du qi circule à sa façon. La frontière entre animé et inanimé est graduelle, poreuse, négociable — pas abyssale.
Je résiste ici à ma propre caricature : la Chine contemporaine n’est pas un bloc taoïste apaisé baigné dans la sagesse des Cinq Agents. C’est une société de 1,4 milliard d’individus, urbanisée à grande vitesse, éduquée sous un matérialisme d’État qui a réprimé ou instrumentalisé ses propres traditions cosmologiques depuis 1966 précisément. Mais un imaginaire cosmologique n’a pas besoin d’être conscient pour opérer. Il peut continuer à structurer les intuitions, les réflexes, les seuils de malaise — même chez des gens qui ne se réclament d’aucune tradition. La façon dont une culture découpe le réel ne disparaît pas quand on lui retire son étiquette philosophique. Elle descend plus bas, dans les évidences partagées, dans ce qui va de soi sans avoir besoin d’être dit.
Si le seuil d’inquiétude est moins immédiat devant ces robots dans les réactions chinoises, ce n’est pas que les Chinois seraient moins perspicaces. C’est que la frontière que franchit le robot, celle qui produit le malaise chez nous, n’a peut-être jamais été tracée de la même façon dans leur héritage.
Le Tout n’a pas de vallée de l’étrange. La vallée apparaît là où il y a une rupture ontologique à enjamber.
Le bœuf, le moine, la machine
Et pourtant c’est le taoïsme lui-même qui m’a mis dans la position la plus inconfortable.
Ces robots ont été entraînés selon une logique que l’on commence à bien connaître : des millions d’itérations en simulation, des trajectoires affinées jusqu’à la précision millimétrique, des conditions de performance idéales — sol stable, éclairage maîtrisé, environnement entièrement contrôlé. Ils n’adaptent rien en temps réel. Ils exécutent. La fluidité n’est pas le fruit d’une intelligence qui s’ajuste — c’est le fruit d’une répétition si massive qu’elle a fini par ressembler à de la grâce.
J’ai pensé au bœuf de Zhuangzi. Le prince Hui demande à son cuisinier pourquoi son couteau ne s’use jamais. L’homme répond qu’il ne voit plus le bœuf : seulement les espaces, les interstices, les articulations naturelles. Il glisse dedans sans rencontrer la moindre résistance. Après dix-neuf ans de pratique, il n’a plus à penser. Il est devenu le mouvement lui-même. Son couteau ne coupe pas : il suit.
C’est le wu wei — le non-agir. Pas l’inaction, mais l’action si parfaitement accordée à l’ordre des choses qu’elle cesse d’être effort, cesse d’être volonté séparée du monde qu’elle traverse.
Structurellement, qu’est-ce qui distingue le moine de Henan Tagou — onze ans, formé depuis l’enfance jusqu’à ce que les formes soient inscrites dans ses tendons avant d’être dans son esprit — du robot qui performe à côté de lui ? La réponse évidente : la conscience. La souffrance du chemin. Le moine a oublié des milliers de fois avant de savoir. Il a intégré l’échec comme matière. La machine a itéré.
Mais le taoïsme me résiste. Il me demande : es-tu sûr que ce que tu appelles “conscience” dans le mouvement du maître n’est pas précisément ce qu’il a dû éliminer pour atteindre la fluidité parfaite ? Le cuisinier du bœuf de Zhuangzi ne pense plus. La présence délibérative est devenue transparente à elle-même. Le prince voit la différence depuis l’extérieur — mais le couteau, lui, glisse pareil.
Je ne conclus pas que la machine est le maître. La différence compte — profondément — mais elle est plus difficile à localiser qu’il n’y paraît. Et c’est peut-être là le vrai malaise : pas l’uncanny valley de la ressemblance formelle, mais quelque chose de plus souterrain. Le robot ne nous inquiète pas parce qu’il ressemble trop à un humain. Il nous inquiète parce qu’il performe quelque chose que nous pensions être le propre de l’humain accompli — le mouvement sans délibération, l’acte sans effort — par une voie que nous ne reconnaissons pas comme légitime.
Ce que l’Occident regarde quand il regarde des robots
Il y a un dernier angle que je ne peux pas ignorer, et il me concerne directement.
Quand l’Occident regarde ces robots et éprouve le malaise de l’uncanny, il ne regarde pas seulement une machine. Il regarde à travers deux mille ans de récits qu’il a lui-même produits. Terminator. Frankenstein. Le Golem. La créature qui se retourne contre son créateur. L’imaginaire occidental de la robotique est pré-écrit bien avant que les machines n’existent — et il obéit à une logique théologique plus qu’à une logique technique : l’hubris du créateur qui transgresse la frontière entre le vivant et le mécanique en sera puni.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est de l’eschatologie déguisée.
L’Occident a remplacé le Dieu transcendant par la technique comme moteur de l’Histoire. Il y a un avant, un après, une promesse — implicite mais puissante — de franchissement définitif. La “singularité”, le “bond technologique”, les “nouvelles forces productives de qualité” : autant de formulations différentes d’une même structure sotériologique. Quelque chose arrive. Quelque chose va tout changer. Et nous serons soit sauvés soit damnés.
Cette eschatologie sécularisée est la facture directe du dualisme. Parce que nous avons séparé le corps de l’âme, la matière de l’esprit, le mécanique du vivant — la machine qui franchit cette frontière devient soit le Messie soit le Démon. Elle ne peut pas être simplement une nouvelle configuration du qi. Elle doit être événement.
La cosmologie chinoise n’a pas ce problème. Elle n’a pas de frontière à transgresser, pas de faute originelle à répéter, pas de jugement dernier à anticiper. Le robot qui danse le Cheval de Feu s’inscrit dans un cosmos qui le contenait déjà — pas comme rupture, mais comme inflexion.
Ce n’est pas à dire que leur rapport à la technique est meilleur que le nôtre. C’est à dire qu’il est différent — et que cette différence change radicalement ce qu’on voit quand on regarde la même vidéo.
Nous regardons l’avenir avec la grammaire du Jugement dernier. Ils regardent le présent avec la grammaire du cycle. Le prochain Cheval de Feu sera en 2086. Le cycle, lui, ne se pose pas la question.
